La nymphe des bois qui chante en stéréo

CHRONIQUE / Dans les boisés de novembre, un oiseau brunâtre aux yeux cerclés de blanc et à la poitrine grivelée, volète entre les conifères et les feuillus dégarnis. Il arbore l’allure fière des merles, et dès qu’il se pose, sa queue rousse se lève vivement, puis se rabaisse lentement. C’est la grive solitaire, la plus tardive de sa famille. Elle passe parfois la période des Fêtes avec nous, et c’est aussi l’une des plus précoces au printemps, arrivée dès le début avril.

Mais cet oiseau est surtout reconnu et célébré pour la beauté de son chant, au caractère éthéré, émouvant même, qui résonne avec une indescriptible pureté dans l’aube des forêts matures. Plusieurs ornithologues et musiciens le considèrent à cet égard comme l’un des plus grands virtuoses de la gente ailée.

Cette performance repose sur deux caractéristiques particulières. Il y a d’abord l’organe de production des sons chez les oiseaux, le syrinx. Tout au bas de la trachée, juste avant la jonction avec les poumons, cette structure en Y inversé permet de produire des sons indépendamment et simultanément sur chacune des deux branches. Dans la mythologie grecque, Syrinx était le nom d’une nymphe des bois qui se transforma en roseaux pour échapper aux attentions insistantes du dieu Pan. En sa mémoire, celui-ci assembla plusieurs tiges de roseaux et fabriqua un instrument, la flûte de Pan, au nom grec de syrinx.

Chez les oiseaux de l’ordre des passériformes, six paires de muscles contrôlent les membranes des deux branches du syrinx, permettant une modulation exceptionnelle des chants produits. Certaines familles affichent une maîtrise étonnante de cet instrument, notamment les turdidés, qui regroupent les merles et les grives. Comme si l’oiseau chantait en stéréo et entonnait un duo avec lui-même !

Une autre caractéristique rend le chant de la grive solitaire particulièrement agréable à l’oreille humaine. Divers musiciens, ayant tenté de retranscrire les notes de son chant, avaient eu l’impression que celles-ci suivaient la progression de gammes familières. En 2014, des chercheurs ont pu vérifier, à partir d’enregistrements recueillis sur plus d’une centaines de chants, que la répartition des sons produits affichait, dans plus de 70 % des cas, les paramètres des échelles utilisées dans les structures musicales humaines. Les fréquences caractéristiques de chacune des notes correspondaient, comme dans nos gammes, à des multiples entiers d’une fréquence de base. C’est le seul oiseau, à ce jour, pour lequel cette capacité a pu être démontrée.

Michel Aubé, vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke