Cryogénie sous un linceul de neige et de feuilles mortes

CHRONIQUE/ Vers la mi-avril, alors que les dernières congères fondent au cœur des forêts et qu’apparaissent les premiers étangs printaniers, un concert de coassements se fait entendre le long des sentiers du CINLB, résonnant comme une querelle de canards ! C’est la grenouille des bois !

La première de la famille des ranidés sort alors de son hibernation et entame sa ronde reproductive.

Cette grenouille est l’une des plus répandues en Amérique du Nord. Observée des Appalaches aux États-Unis jusqu’en Alaska, et même au-delà du cercle arctique, elle se répand sur un territoire qui traverse diagonalement tout le Canada. Contrairement aux autres ranidés, c’est une grenouille terrestre qui rejoint les étangs temporaires uniquement pour l’accouplement et la ponte. Elle n’est pas verte comme les grenouilles aquatiques, ce qui favorise sa dissimulation au travers du tapis forestier. Sa livrée plus sombre varie du brun cendré chez les mâles, au brun rougeâtre chez les femelles. Un masque noirâtre traverse ses yeux, du museau jusqu’au début des membres antérieurs. L’iris luit tout au milieu, comme une perle noire cerclée d’or, enchâssée dans un écrin de bronze.

La grenouille des bois présente des capacités cryogéniques exceptionnelles, qui en font un sujet de choix pour les recherches médicales. Dès la mi-septembre, elle s’enfouit sous le tapis de feuilles, mais continue de s’exposer progressivement au froid. Ses reins sécrètent alors trois fois plus d’urée que durant l’été, et son foie double presque de volume en sécrétant plus de glycogène, transformé en glucose.

Ces substances seront ensuite distribuées dans le système sanguin et agiront à la manière d’antigels, en empêchant la formation de cristaux de glace ou en limitant leur volume. Ce processus protégera les tissus contre l’éclatement lors de la congélation. En même temps, la respiration de la grenouille et ses battements cardiaques seront presque complètement arrêtés.

L’amphibien passera sept mois dans cet état, pouvant même survivre, dans les régions plus froides comme en Alaska, à des températures aussi basses que -18 degrés Celsius. L’intérieur de son corps semble alors rempli d’un sirop épais et sa concentration en sucre correspond à environ 50 fois celle d’un diabétique.

Michel Aubé, vice-président du CINLB et professeur retraité de l’Université de Sherbrooke