Colonisateur, nourricier et gardien des berges

CHRONIQUE/ Certaines espèces sont si familières, qu’on ne réalise plus leurs qualités exceptionnelles et le rôle précieux qu’elles tiennent dans le maintien de l’équilibre naturel. C’est le cas de l’aulne rugueux, une espèce tellement répandue au CINLB qu’elle finit par se fondre dans le décor et y paraître aussi banale que l’herbe et le roseau.

Cette espèce robuste qui ne craint pas le froid est indissociable des milieux humides de l’hémisphère boréal où elle est répandue depuis les berges de l’Atlantique jusqu’au Yukon. Elle s’accommode d’une variété de sols, des plus sablonneux aux plus argileux, et est très résistante aux maladies ou aux parasites. Ses racines horizontales et ses multiples rejets consolident les berges et les renforcent contre l’érosion.

Une de ses particularités est qu’elle vit en symbiose avec des bactéries fixatrices de l’azote atmosphérique. Celles-ci se regroupent sur les racines, dans de petites nodosités pouvant atteindre la taille de balles de ping-pong. Cette accumulation d’azote fertilise le sol, favorisant la pousse d’autres arbres, un rôle semblable à celui des légumineuses pour l’enrichissement des champs de céréales. L’aulne rugueux est une espèce pionnière qui colonise et enrichit rapidement les sols dévastés par les feux de forêt ou les coupes à blanc.

Préformées dès la fin de l’été, les fleurs en forme de chatons s’allongent à la fin de l’hiver pour jouer leur rôle reproducteur. Les fleurs mâles de couleur jaunâtre mesurent entre 5 et 8 cm, alors que les fleurs femelles, rougeâtres et plus courtes, mesurent 0,5 cm. Annonciatrices du printemps, ce sont généralement les premières à apparaître dès la fonte des neiges. Les chatons mâles gorgés de pollen dégagent un nuage couleur souffre à la moindre secousse et les chatons femelles fécondés se transforment en petites cocottes qui resteront sur les rameaux jusqu’au printemps suivant.

Cet arbre est prisé pour son écorce, ses feuilles et ses ramilles par les cervidés, les rats musqués, les castors et les lièvres. Ses graines, ses bourgeons et ses chatons font les délices des sizerins, des chardonnerets, de la gélinotte et de la bécasse. À lui seul, l’aulne rugueux constitue un véritable garde-manger disponible au gré des saisons.

MICHEL AUBÉ, VICE-PRÉSIDENT DU CINLB ET PROFESSEUR RETRAITÉ DE L’UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE