Le drame des troubles alimentaires

CHRONIQUE / C’est une femme visiblement bien que je vois devant moi, du moins à première impression. Pourtant. Calme, ricaneuse, aux yeux brillants, rien ne laisse présager son lourd passé jusqu’à ce qu’elle me raconte...

Bien que ses premiers jours se soient avérés difficiles (négligence, violence parentale et ritournelles des foyers d’accueil), son plus grand combat commence à l’âge de 15 ans avec les premiers symptômes de l’anorexie. Tout a débuté subtilement. 

« Bien en chair » selon ses dires, peu coquette, sans amis et munie de zéro sex-appeal, c’est par un bon matin qu’elle s’adonne pour une première fois au « régime trois jours » afin de changer sa donne.  

Un lundi, mardi, mercredi qui changeront toute sa vie puisque tel le gagnant du gros lot, elle maigrit et en plus de se trouver belle, elle se trouve bonne, championne, voire géniale ! Du renforcement positif d’autrui face à cette « belle image de fille mince », une confiance nouvellement acquise, un chum à faire tomber, une popularité nouvelle, il n’en faut pas plus pour tout enclencher.  

Voilà que la valse du trouble de la conduite alimentaire reliée à l’anorexie perdure 3 longues années. Trois ans à ne plus trouver son réconfort dans les régimes. C’est maintenant la restriction et la privation qui dominent son alimentation, mais encore plus sa vie. 

Gallon à mesurer sous la main pour jauger cuisses et abdomen aux millimètres près, pesée aux heures, examens minutieux de l’apparence des os du cou et du bassin, tel est son destin quotidien.  

Liquides chauds, eau gazéifiée, laxatifs et diurétiques à pochetée, additionnés de comportements compensatoires du type exercice physique à outrance et rencontres multiples avec la cuvette, voilà ce qui mène madame au poids fatidique de 70 livres. L’hospitalisation et les suivis externes se multiplient en même temps que cette volonté de garder ce seul contrôle qu’elle n’a jamais eu.

Trop, trop, trop de restrictions. Trois ans plus tard, impossible désormais de maintenir ce tempo inhumain. Elle sombre donc vers l’autre excès, soit le spectre de la boulimie. Un rituel s’échelonnant sur plusieurs épisodes hebdomadaires.  

Ne rien manger des heures, voire des jours durant pour ensuite s’empiffrer, se gaver, se saturer de nourriture jusqu’à ce que l’estomac n’en puisse plus. Gallon de crème glacée, douzaine d’œufs, pain entier, bacon, boîte de gâteaux, bref, elle ingère tout ce que le porte-monnaie peut payer pour ensuite vomir tout le contenu de son garde-manger. Chose plus facile à dire qu’à faire. Cette impression de ne pas avoir tout évacué la rend folle et la ramène à la famine, pour contrebalancer cette prise de calories. Une roue qui tourne ; son cycle à elle pour 4 ans.  

Sa guérison, c’est elle et elle seule qui l’a fait, sans soutien, aide psychologique ou médicale. Lentement mais sûrement, elle en a marre de l’isolement, marre de la souffrance, marre de cette vie. Seconde après seconde, jour après jour, semaine après semaine, elle s’occupe au maximum afin de ne plus faire de l’anorexie et de la boulimie, ses principales préoccupations.

Seule rechute après quelque vingt ans de bien-être, sa première grossesse. Vivre avec cette prise de poids lui a demandé du courage et l’aide nécessaire pour l’accepter. 

Aujourd’hui, elle se dit guérie, mais consciente d’être toujours à quelques pas de la maladie qu’elle compare à une peau de banane sur laquelle elle pourrait facilement glisser. Et ni balance, ni gallon à mesurer, ni laxatif ne font et ne feront partie de sa maisonnée car désormais, seul le bonheur y est accepté !