Myriam Bouchard
Le Quotidien
Myriam Bouchard

Le deuil blanc d’un grand amour

COURRIER DU LECTEUR / Bonjour, La crainte de perdre mon amour après 55 ans de mariage passionné m’amène à être en réflexion. Voici le pourquoi de mon stress, mon angoisse et mon insécurité envers la vie.

Depuis un an, mon épouse est atteinte de la maladie d’Alzheimer et est placée dans un CHSLD, pour ne plus jamais en ressortir. Ce n’est plus mon épouse. Mon amour est toujours existant et je lui dois beaucoup. Si j’ai réussi ma vie, c’est bien grâce à elle. Vous comprendrez alors que j’ai eu tout un choc, nécessitant même une hospitalisation, et divers suivis pour ma santé mentale. [...]

Avec l’aide et les conseils de divers professionnels, j’ai brisé mon isolement, qui me rendait prisonnier de mon corps. J’ai connu une autre personne. […] Une personne au grand coeur, capable de partage et ayant une belle personnalité. Elle est sensible à ma souffrance.

Mais mon épouse, c’est ma vie. Mon point d’arrêt concerne la culpabilité et les remords que je ressens. Je vis ce moment sans la délaisser, en étant très attentif à ses demandes […] bien que nos accolades physiques et rapprochements intimes n’aient rien à voir avec autrefois. J’ai pitié en la voyant dans cet état.

Madame Myriam, j’ai besoin de votre aide pour savoir si c’est bien ou mal d’avoir cette nouvelle démarche avec cette personne. Je me sens perdu dans ce chemin de vie future. […]

CHRONIQUE / Comment ne pas avoir la larme à l’oeil devant votre réalité ô combien poignante, mais surtout injuste et hors de contrôle ?

La maladie dégénérative et cognitive amène son lot de « dommages collatéraux » pour l’entourage immédiat de la personne atteinte. Parfois, les proches souffrent davantage que cette dernière.

Boucler une relation amoureuse avec l’être cher, c’est extrêmement difficile lorsque celui-ci est encore présent, mais autrement, pas pour le mieux. 

Faire le deuil blanc d’une personne vivante est une épreuve terrible pour vous, cher monsieur. Être en amour avec votre épouse, telle qu’elle est, en voilà une chose. Être en amour avec ce qu’elle a été, ce qu’elle représente, les souvenirs qu’elle évoque, son rôle de mère, de conjointe, de partenaire de vie des 54 dernières années, c’est une autre affaire. 

Il faut que vous compreniez que votre souffrance se rapporte davantage au passé qu’au présent.

Bien que difficile et nécessitant du support et de l’aide, vient le temps de penser maintenant à vous afin de préserver à la fois votre santé mentale et physique, de même que l’aspect relationnel, émotionnel, sentimental, physique et psychologique qu’impose la sexualité.

De ce fait, permettez-moi de vous donner ma bénédiction sur cette nouvelle relation, qui n’a rien à voir avec une forme d’adultère, de trahison ou de lâcheté. J’y vois une façon, pour vous, de cheminer, d’aller vers l’avant. Tout comme elle, la vie vous force à être un époux différent. Comme le nomme si bien la société d’Alzheimer : accepter les pensées paradoxales permet d’explorer les nombreuses ambiguïtés qu’entraîne la maladie et d’apprendre à les supporter. Il n’y a rien de plus normal, dans votre situation, que d’avoir tantôt le sentiment d’être marié, tantôt non. Il n’y a pas d’autres choix que de vivre avec et de continuer... autrement.

Puisque je lis entre vos lignes le courage dont vous êtes capable, je vous invite à poursuivre vos accompagnements avec divers professionnels. 

Je sollicite également votre réseau social pour vous écouter, vous occuper et vous divertir ! 

Je vous souhaite une belle nouvelle vie amoureuse. 

Avec votre épouse, pas si loin, à vos côtés, à sa façon.