À mon retour d’un long voyage, j’étais plus désorienté que si on m’avait parachuté au Vietnam.

Refuser de sombrer

CHRONIQUE / C’est qu’ils ne nous donnent pas le droit, les gens, d’être déçu de rentrer de l’étranger. #lesgens. Parce qu’ils étaient tout bonnement à la maison pendant qu’on apprenait à prononcer « moussaka », nous, il faudrait qu’on rayonne de bonheur 24 h/24.

Quand on y pense, la nature humaine nous pousse à juger de ce que les autres ont le droit de ressentir. Les gens beaux n’ont pas le droit de se sentir moches. Les enfants qui réussissent bien n’ont pas le droit de stresser avant, pendant ou après un examen. Ceux qui dépriment n’ont aucun droit d’être triste si on juge qu’ils ont quoi que ce soit de plus que nous.

Quand j’ai pris une sabbatique pour voyager, à la veille du retour, j’avais avisé mes proches : ne me dites pas que je n’ai pas le droit d’être fatigué. Ne me dites pas que je suis chanceux non plus. Aussitôt, on m’a balancé les « Je regrette, mais oui, tu es chanceux. Pendant que tu voyageais, nous, ici, on travaillait. »

Comme si l’un était en contradiction avec l’autre. Dans l’absolu, ma chance, c’est celle d’avoir un passeport, un emploi, une liberté qui me permet de m’évader, pas de m’être donné les moyens de partir.

Sur le tarmac de Pierre-Elliot-Trudeau, après six mois à bourlinguer, j’étais secoué et apathique à la fois. Comme quelqu’un qui recevrait un coup de pelle tellement fort qu’il n’a pas encore ressenti la douleur. J’ai souri. J’ai cru être content de retrouver ma vie d’avant.

En 2014, Pierre-Olivier Fortin publiait dans Le Soleil un article sur les symptômes de dépression vécus au retour de voyage. Citant le psychologue Marcel Bernier, il démontrait que la moitié des jeunes qui s’offrent un long voyage souffrent de difficultés d’adaptation au retour, difficultés qui comprennent des symptômes de dépression. Très peu, toutefois, souffriront d’une dépression clinique. Tant mieux. Mais le trouble est néanmoins réel.

Il y a donc ceux qui ne nous donnent pas le droit et il y a ceux qui s’inquiètent pour vrai. Après les presque deux heures de route qui me ramenaient à la maison, je me suis retrouvé tout seul avec moi-même dans mon appartement. J’étais plus désorienté que si on m’avait parachuté au Vietnam. Je n’avais pas envie d’être là.

J’ai fermé le loquet et je ne l’ai rouvert à personne pendant au moins trois ou quatre jours. J’avais prévu deux semaines de repos avant de reprendre le boulot, deux semaines qui ont passé beaucoup trop vite. Les bains de foule m’effrayaient. Ceux qui me saluaient dans la rue, dans les événements sociaux, je ne les reconnaissais pas tout le temps. Ma tête avait effacé le quotidien pour stocker quantité de nouvelles expériences.

« Tu es revenu! Comment c’était? »

Sourire niais pendant que ma tête cherchait l’identité de l’interlocuteur.

Après les danseurs de tango dans la rue, mon quotidien était redevenu plus banal à mon retour à la maison.

Dans mon quartier, je m’égarais aussi en prenant des routes que j’avais pourtant empruntées des milliers de fois. Pas égaré au point de ne plus savoir où je me trouvais. Mais j’avais oublié un sens unique ou un cul-de-sac. Je m’étais déprogrammé.

J’ai fini par reprendre contact avec mon monde, une personne à la fois. D’abord mon ami François, que je saurais à l’écoute. François, il ne jugerait pas. Il écouterait patiemment toutes ces histoires que les autres ne voudraient déjà plus entendre. Il comprendrait.

Fort de ce retour à la réalité, j’ai tenté de doubler l’auditoire. Deux amis à la fois. Deux amis qui se sont plutôt présentés à dix. Je suffoquais. Je fixais la sortie alors qu’on me bombardait de questions auxquelles je n’avais pas envie de répondre. Ils sont partis un à un, et moi aussi, chacun avec une partie du poids qui m’écrasait la cage thoracique.

En marchant vers la voiture, j’ai un peu craqué. Je me sentais décalé. Je sentais les autres décalés. C’était comme deux bouts de continent qu’on essayait de rafistoler sans arriver à les aligner.

On a fini par me demander si on devait s’inquiéter pour moi. J’ai répondu que non. C’est juste que j’avais l’impression d’avoir passé six mois à détortiller le fil du téléphone et que d’un coup, il reprenait sa forme initiale. J’avais vu autre chose, des koalas dans des arbres, des chameaux dans le désert, des danseurs de tango en pleine rue, des rizières et des forêts de bambou.

Le monde était plus grand et plus petit que ce que j’imaginais, et ça me résonnait dans les tempes, tout le temps.

On aura beau dire que les expériences de voyage, ce n’est pas la vraie vie. Que n’importe où sur le globe, quand le quotidien s’installe, y’a les comptes à payer et la vaisselle qui s’accumule. Pourtant, chaque jour de mon voyage, ç’avait l’air vrai pas mal.

La vérité, c’est que c’est ok de ne pas être ok. C’est ok d’avoir perdu ses repères, d’avoir l’impression de perdre son temps à se couler les pieds dans le ciment au lieu de s’envoler à tout moment. C’est ok de demander de l’aide ou de se donner le temps.

Moi, j’ai refusé de sombrer. Je me suis tourné vers ceux qui avaient marqué ma route, qui comprenaient mon ambivalence et qui me donnaient l’impression de ne pas avoir tout perdu. Ils ont été là. Ils sont encore là. Et je me suis promis de trouver mon équilibre, le mien, pour que mes expériences de voyage fassent partie de ma vraie vie quand ça me le dit.

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