Des touristes n’hésitent plus à prendre des photos de mauvais goût au mémorial de l’Holocauste, à Berlin. L’artiste Shahak Shapira a d’ailleurs produit une série de photos choquantes pour dénoncer ce manque de sensibilité.

L’indécence touristique

CHRONIQUE / « C’est permis de prendre des photos à Auschwitz? » Ça, c’est moi, quelques mois avant mon quart de siècle. À l’auberge de jeunesse de Cracovie, en face de la gare principale, j’avais posé la question à une voyageuse qui arrivait d’une tournée des camps de concentration.

La jeune touriste avait formulé l’évidence : les portraits étaient déconseillés. Par respect, on évitait de se mettre en valeur et de sourire sur les clichés croqués sur les lieux d’une tragédie, d’un génocide. L’évidence, que je croyais.

Il ne me serait jamais passé par l’esprit de retourner l’appareil vers moi pour me mettre en scène dans un lieu aussi chargé de signification. Mon envie de ramener des photos reposait plutôt sur le désir de raconter, de saisir l’émotion, de ramener une parcelle de l’impossible pour faire vivre tant la mémoire de ceux qui ont péri que l’avertissement d’un passé qu’il ne faut pas laisser se répéter.

En 4 par 6, j’ai capté une image des potences, des poteaux où on accrochait les prisonniers, les mains dans le dos, pour les torturer, ou des bâtiments qu’on barricadait pour éviter aux vivants de voir la dignité qu’on enlevait aux leurs en même temps que leur vie. Il faut montrer ces images dures pour qu’on n’oublie pas.

J’ai voulu raconter pour ceux qui ne croient pas, pour ceux qui ne saisissent pas l’intangible. J’ai voulu raconter pour qu’on ne se limite pas aux livres d’histoire ne présentant qu’une version extérieure des conflits.

À Birkenau, j’ai eu peine à traverser à pied le chemin de fer qui menait les passagers directement à la mort, à l’entrée des chambres à gaz. Comme dans les cimetières, où je marche sur la pointe des pieds pour éviter de piétiner le souvenir de ceux qui se sont endormis, je craignais de profaner l’endroit où des milliers d’âmes se sont imbibées de désespoir.

J’y voyais une évidence que l’écran des téléphones a complètement effacée. Pour la gloire de recueillir l’approbation d’admirateurs virtuels, les visiteurs incontrôlables se mettent maintenant en scène dans des sites où ils n’ont plus la sensibilité de saisir la charge émotive.

À Birkenau, toujours, ils sont nombreux à marcher en équilibre sur le chemin de fer, au cœur du camp de concentration, le temps d’un portrait joyeux. Vraiment!

En mars, le compte Twitter du mémorial d’Auschwitz publiait un message pour inviter ses visiteurs à la décence. Utilisant les égoportraits de mauvais goût, le message rappelait que plus d’un million d’individus ont péri à Auschwitz. « Respectez leur mémoire. Il y a de meilleurs endroits pour apprendre à marcher en équilibre sur une poutre qu’un site qui symbolise la déportation de centaines de milliers de personnes vers la mort. »

Qu’on soit obligé de lancer un avertissement me dépassait.

Les gestionnaires du site d’Auschwitz ont dû inviter leurs visiteurs, sur les médias sociaux, à faire preuve de retenue à l’intérieur des anciens camps de concentration.

Dans le même sens, il y a quelques années, l’artiste Shahak Shapira avait lancé le projet Yolocaust, où il transformait les photos de touristes irrespectueux à l’aide de Photoshop. Toutes les photos de mauvais goût avaient été prises à Berlin, sur le site du mémorial de l’Holocauste.

Le mémorial, composé de plus de 2700 blocs rectangulaires ressemblant à des tombes, est aujourd’hui pris d’assaut par les touristes qui se photographient en faisant du yoga, de la méditation ou en s’embrassant amoureusement. Pas de réflexion, un clic, et vite sur les réseaux sociaux avec un emoji souriant.

L’artiste a donc remplacé le mémorial par des photos de l’Holocauste mettant en scène les mêmes touristes. Le malaise est entier, mais nécessaire, visiblement.

Parce que l’époque narcissique bat toujours son plein, voilà qu’en juin, c’était au tour des producteurs de la série Chernobyl d’appeler les instagrammeurs à la décence. Bien que la zone d’exclusion de cette ville d’Ukraine, où est survenue la catastrophe nucléaire en 1986, soit accessible au public, j’en suis encore à m’interroger sur la nécessité de la visiter. L’envie de raconter, d’informer, me fait pencher pour un éventuel pèlerinage.

La série de la chaîne HBO a rapidement suscité l’intérêt des influenceurs. Certains, n’arrêtant devant rien, y ont même pris des photos un tantinet sexy. Le producteur Craig Mazin a beau se réjouir de l’intérêt qu’il a suscité pour la catastrophe, il invite les visiteurs à se souvenir qu’une tragédie est survenue à Tchernobyl. « Comportez-vous avez respect pour ceux qui ont souffert et qui ont sacrifié leur vie. »

J’ai visité Hiroshima au Japon, Kigali au Rwanda et Sarajevo en Bosnie parce que j’avais envie d’être encore plus sensible aux événements qui s’y sont produits. Je voulais mettre des visages humains sur des histoires de guerre dont je ne connaissais qu’une version des faits. Je voulais les entendre se raconter, les laisser me faire un peu mal d’être aussi ignorant et aussi impuissant devant ce qu’ils ont vécu. Savoir, c’est au moins commencer à comprendre.

Je répète souvent que Sarajevo est l’endroit qui m’a le plus saisi, qui m’a serré le cœur jusqu’à en avoir mal aux yeux. Je m’y suis offert un long moment, dans un des cimetières improvisés, où les monuments blancs s’étendent à perte de vue, pour prendre la mesure du génocide. J’ai peine à imaginer qu’on cherche à se mettre en valeur à ce point qu’on s’en trouve dénué de toute forme d’empathie et d’humanité. Voir quelqu’un se mettre en scène nonchalamment dans un de ces cimetières m’aurait férocement mis en colère.

L’appareil photo nous a transformés. Nous a rendus détestables.

Cessons donc de le tourner vers nous et de réinventer les façons de nous montrer superficiels. Tournons l’appareil photo vers les autres. Ces autres qu’on ne connaît pas, qu’on a envie de ramener avec nous et d’entendre se raconter. Tournons-le vers les histoires des autres et informons-nous, apprenons et racontons. Donnons-nous la peine de comprendre ce que nous voyons, de saisir les significations. D’apprendre.

L’ignorance n’est pas une excuse pour manquer de respect à des mémoriaux qui, le nom le dit, visent à garder vivante la mémoire du passé. Le monde n’a pas particulièrement besoin de se rappeler de nous, de nos voyages, de nos sourires réinventés. Mais il a besoin d’une mémoire des erreurs qui ont écrit l’histoire, des héros qui ont changé l’histoire et du respect pour ceux qui nous permettent d’inventer nos propres histoires.

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