Le site de Musquaro, sur la Basse-Côte-Nord, accueillait des rassemblements innus jusqu’en 1946. Ils ont été reconnus événements historiques nationaux en 2016.

Immersion dans les traditions innues

CHRONIQUE / En fin de journée, à marée basse, quand le vent s’essouffle, les conditions deviennent idéales pour la pêche au homard. Au large de l’île Apinipehekat, sur la Basse-Côte-Nord, les pêcheurs de la communauté innue d’Unamen Shipu pêchent encore de manière traditionnelle.

S’ils utilisaient autrefois des crochets pour hameçonner les crustacés, ils les récoltent désormais à l’épuisette. Le bateau pratiquement immobilisé en zone peu profonde, Stanley asperge les vaguelettes d’huile de maïs. La surface devient alors beaucoup plus claire, assure-t-il, ce qui permet d’apercevoir les bêtes cachées dans les algues ou autres végétaux sous-marins.

Tantôt on aperçoit une pince, tantôt une queue de homard. Si le crustacé paraît suffisamment gros pour être capturé, le pêcheur plonge son épuisette pour placer le filet derrière l’animal. C’est que le homard nage généralement à reculons. Mais attention. S’il sent le danger, il cherchera à se retourner pour partir dans une autre direction.

Un à un, les homards sont donc pris dans les filets. Les plus petits, de même que les femelles, sont remis à l’eau. Quand on aperçoit des œufs, quelle que soit la grosseur du homard, on lui rend sa liberté.

À Unamen Shipu, le homard est donc toujours frais. Et les pêcheurs, si on les laisse palabrer, raconteront des bobards comme tous les pêcheurs du monde. Le « menteur » du village jurait même avoir déjà pris un homard aussi grand que lui.

De retour au camp, sur l’île, une grande marmite est rapidement placée sur le feu pour préparer le souper.

Après notre copieux repas, ce soir-là, l’aîné Joséphis, 81 ans, s’est installé sur une chaise, dans une tente comme les Innus savent en monter en un peu moins de deux heures. Un tapis de sapinage couvrait le sol.

Joséphis a déballé son grand tambour. Vêtu de ses habits traditionnels, il a entonné, en langue innue, des chansons que lui ont inspirées ses rêves. Son Anastasia, 79 ans, s’est levée pour lancer la danse. Parce qu’une fois la prestation du musicien commencée, il est de tradition de danser.

Dans la communauté innue, le tambour est un symbole important. Quand Joséphis entonne ses chansons, il est de tradition de danser autour de lui.

Le couple allait reprendre un exercice semblable le lendemain, sous le soleil, au plus grand plaisir des visiteurs. Anastasia a ensuite expliqué comment, de façon traditionnelle, elle tresse encore des raquettes de babiche et de bois. Mais attention, les dimanches, il est interdit de travailler.

Joséphis, toujours amoureux, l’écoute impatient de prendre le relais pour montrer ses outils, notamment le couteau à bois qu’il a fabriqué lui même. Ses yeux brillent et, malgré la barrière de la langue, on perçoit toute sa fierté de ses traditions. Mais voilà, dans la communauté d’Unamen Shipu, les plus jeunes tardent à s’intéresser à ces traditions millénaires. 

Les traditions, mais aussi l’histoire récente de la communauté innue, on nous les raconte avec le temps, naturellement. On donne du même coup une nouvelle perspective aux histoires que les livres non autochtones nous enseignent.

Joséphis et Anastasia expliquent comment ils se sont connus, comment la chasse au caribou se déroulait autrefois.

En arpentant le golfe du Saint-Laurent, on débarque aussi à Musquaro, là où les rassemblements innus ont été déclarés événements historiques nationaux en 2016. Edmond, notre guide pour le voyage, fait honneur à la tradition orale. C’est là, raconte-t-il, que se déroulaient traditionnellement les mariages. Là, aussi, que les sacrements étaient célébrés par les robes noires, les missionnaires.

Chaque été, les Innus de Natashquan, de La Romaine, de Pakuashipi et de Sheshatsiu s’y réunissaient jusqu’en 1946. Le site a ensuite été abandonné, mais on y retrouve toujours le cimetière, quelques maisons, et les restes de la dernière chapelle.

C’est là qu’Edmond a raconté la tradition des tentes tremblantes, où les chamans entraient en contact avec la nature. La dernière tente tremblante, il y a plus de 100 ans, aurait permis de comprendre qu’il fallait ménager les populations de caribous.

Edmond pourra aussi expliquer pourquoi les icebergs sont vivants et comment ils se retournent à l’odeur des hommes. Et dans un moment de confidence, il effleurera le sujet des enfants disparus, partis pour l’hôpital et déclarés morts sans que leurs parents ne voient jamais de corps…

Avec un peu de chance, sur le chemin du retour, on apercevra une baleine ou un marsouin. Ou encore un loup marin se prélassant sur une grosse pierre. Ce qu’on verra assurément (ou presque), ce sont les macareux qui nichent à flanc de falaise, sur une île, ou une quantité incroyable de cormorans. Des fous de Bassan ont eux aussi élu domicile dans la région.

Si la saison du homard est terminée, les invités partiront à la cueillette des petits fruits, dont l’excellente chicouté (ou plaquebière), qui, au goût, rappelle un peu le fruit de la passion.

La communauté innue d’Unamen Shipu peut aussi se projeter dans le futur, quand la route 138 viendra jusqu’à eux et que les pylônes d’Hydro-Québec leur permettront de raccorder leurs maisons à l’électricité. Ils espèrent que ces projets permettront de donner du travail aux jeunes de la communauté.

On compte par ailleurs, dans les années futures, offrir des excursions en kayak de mer ou une expérience de bien-être en forêt apparentée au shinrin-yoku, une philosophie japonaise, mais suivant les traditions innues.

À Unamen Shipu, en fin de journée, quand le vent s’essouffle et qu’il nous laisse toute la place pour admirer les talents de pêcheur de nos hôtes, il emporte forcément avec lui les quelques mythes qu’on a déboulonnés au courant de notre séjour.


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Le journaliste était l’invité de Tourisme Winipeukut nature et de la communauté d’Unamen Shipu.