LE BOURLINGUEUR

Le déluge de Santa Marta

CHRONIQUE / La nuit s’affalait tranquillement sur Bogota, deux heures top chrono avant le décollage de mon vol vers Santa Marta, au nord de la Colombie. Pourtant, j’en étais encore à boucler mes bagages, à l’hôtel. Sans être en avance, pour un vol intérieur, j’hésitais à croire que j’étais en retard.

À mon arrivée à l’aérogare, sur le grand écran à côté du vol d’Avianca, clignotait le mot « delayed ». Retardé. Jurons intérieurs. Avec le retard, j’arriverais à destination en milieu de nuit. C’est que de l’aéroport de Santa Marta, il fallait prévoir une bonne heure de route pour trouver mon hôtel, à l’orée de la jungle du parc national de Tayrona.

Misère de misère!

Je ne me doutais pas encore de la raison du retard de ce vol. Je ne comprendrais que deux heures plus tard, quand la carlingue de l’avion s’agitait de gauche à droite juste avant l’atterrissage sur une piste plus que détrempée. Les éclairs illuminaient la piste. Du haut des airs, on apercevait les voitures immobilisées le long de la route, les quatre clignotants en fonction. Des automobilistes se risquaient à poursuivre leur route malgré l’eau qui atteignait presque le bas des portières. L’appareil s’est posé comme une tonne de brique.

Alors que j’attendais mon sac à dos au carrousel à bagages, un flot de voyageurs inattendu s’est dirigé en courant vers la sortie. Tous les vols en attente venaient d’être annulés. Ceux qui nous avaient précédés avaient apparemment été détournés vers Barranquilla ou Carthagène. Grâce à une toute petite éclaircie, je m’étais pourtant posé à destination. Bonne ou mauvaise nouvelle? Ça restait à voir. Les sorties étaient prises d’assaut.

Les taxis ne suffisaient pas à la tâche devant ce tout petit aéroport. Parce que trop peu nombreux pour les voyageurs entassés à la pluie battante, les chauffeurs faisaient grimper leurs prix. Certains passagers potentiels se chamaillaient, si bien que le calme et la patience étaient de mise.

Un chauffeur a accepté de réduire son prix à condition de pouvoir faire monter une autre cliente qu’il laisserait en chemin. Marché conclu.

Au volant, le jeune homme avait l’air à peine adulte. Il avait pourtant 27 ans et jamais il n’avait vu pareille averse. Les essuie-glace brossaient frénétiquement le pare-brise sans parvenir complètement à éliminer toute l’eau qui n’en finissait plus de tomber. À l’intérieur, impossible d’attacher nos ceintures de sécurité. Il fallait se cramponner et faire confiance.

Filant à toute vitesse, le taxi a ralenti au moment d’apercevoir plusieurs phares immobiles sur la route. Certains véhicules circulaient à contresens. En aval, des policiers bloquaient la route, inondée de plus d’un mètre d’eau.

Le jeune chauffeur a fait demi-tour avant de s’engager dans une rue perpendiculaire particulièrement cahoteuse. L’autre passagère, se tournant vers moi, s’est montrée autoritaire : « Verrouillez les portières ».

Le conducteur s’est emparé de son radio-transmetteur pendant que je valsais au rythme des grosses pierres que nous attaquions de front. « J’entre dans le secteur Libano. Je répète, je suis dans le secteur Libano. S’il arrive quoi que ce soit, je vous avertirai. Je suis dans le secteur Libano. »

Me voilà rassuré! (Pas vraiment!)

Faut croire que les bandits aussi trouvaient que ce n’était pas un temps à coucher dehors. Pas d’incident malheureux à déplorer.

Après nous être délestés d’une passagère, nous avons contourné l’inondation pour retrouver la route principale : celle s’enfonçant aux abords du parc Tayrona. « Faites attention aux arbres qui sont tombés et aux glissements de terrain qui obstruent la route », prévient la préposée au péage qui ne voyait certainement pas beaucoup de passants par de telles conditions.

Le ciel coulait depuis plus de cinq heures et ne semblait pas vouloir se calmer. Déjà deux ou trois coulées de boue nous avaient forcés à louvoyer sur la grand-route quand nous nous sommes engagés dans un chemin non pavé. Un panneau annonçait mon hôtel à quelque 300 mètres, mais aucun véhicule ne s’y rendrait. Les pneus s’enfonçaient dans la boue bien tendre. Il faudrait faire le dernier bout à pied.

Le chauffeur, avec moi, a bravé les cordes qui tombaient pour se buter à un torrent bouillonnant. La route, devant nous, était coupée par une rivière qui, de toute évidence, n’a pas l’habitude de faire son lit à cet endroit. Sur la rive opposée, on apercevait la clôture de l’hôtel. Il aurait toutefois été beaucoup trop périlleux de tenter quoi que ce soit pour dormir dans le lit que j’avais réservé.

Le conducteur de la bagnole jaune comme allié, je suis reparti sur la route principale pour m’arrêter partout où le mot hôtel avait été placardé dans l’entrée.

Toc! Toc! Pas de réponse. Ding! Dong! Pas de réponse non plus.

À la cinquième halte, au moment d’abdiquer à nouveau devant une petite maison identifiée comme Hostal El Indio, une lumière s’est allumée. Un vieillard, une serviette autour de son corps presque nu, a déverrouillé. L’endroit, qu’aucun autre client n’avait trouvé, n’était pas tout à fait prêt à recevoir des visiteurs. Vitement, l’homme a jeté des draps sur un lit en s’excusant. Il s’est retiré pour passer la nuit dans un hamac, sous une gloriette située à l’extérieur.

J’étais finalement au sec, après avoir offert un généreux pourboire au chauffeur du taxi. Mais ironiquement, par temps de grande pluie, certains hôtels, comme celui où je me trouvais, sont privés... d’eau courante.
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Le Bourlingueur

Une ondée chez l’habitant

CHRONIQUE / La pluie finit toujours par tomber. C’est de même! À moins d’être extrêmement chanceux, il y aura toujours une journée ou deux, pendant les vacances, où le ciel décidera de tomber un peu, beaucoup ou passionnément.

Pour les amateurs de photographie, la pluie offre des paysages tout gris ou des occasions incontournables de capturer des éclaboussures et des défilés de parapluies. Pour les moins habiles comme moi, c’est probablement l’occasion d’inonder un appareil photo qui rendra l’âme indubitablement avant la fin de l’ondée.

Ma stratégie revient généralement à garder les visites prévues à l’intérieur pour la fin de mon périple. Si le temps ne me permet pas de mettre le nez dehors, je pige dans la réserve de musées et d’autres expositions qui me faisaient envie. Si le crachin est faible, comme chacune des pluies qu’il m’a été donné d’expérimenter en Australie, je sors quand même sans hésitation.

En Asie du Sud, la saison des pluies, qui commence souvent avec le printemps, ne fait pas de cachettes. Ça le dit : il pleuvra. Ce qu’il y a de beau, c’est que les précipitations ne durent souvent que 30 minutes ou une heure. Réguliers comme une horloge, presque, les nuages ont même tendance à se présenter autour de la même heure, jour après jour.

C’était du moins le cas au Sri Lanka, où la saison des pluies sévissait surtout en région montagneuse, au début du mois d’avril. Pendant que le nord du petit pays fondait sous un soleil de plomb, le sud goûtait aux précipitations.

À Ella, ville montagneuse entourée de plantations de thé, le mot se passait que les nuages se liquéfiaient vers les 15 heures. Sauf que dans la région, à part quelques usines à thé, les occasions de se réfugier à l’intérieur ne sont pas légion, à moins de retourner à l’hôtel. Ella, c’est la nature et la contemplation.

Comme la plupart des touristes, pendant que le soleil brillait encore bien haut, je me suis dirigé vers le chemin de fer, véritable autoroute piétonne. Pour passer du point A au point B, à Ella, c’est probablement la route la plus courte. Loin des routes, en altitude, les points de vue sont magnifiques. La matinée est aussi le meilleur moment pour s’aventurer vers les hauteurs, pendant que l’horizon n’est pas obstrué par les cumulonimbus.

Bourlingueur

Voyager sans se ruiner

LE BOURLINGUEUR / Tout est dans le titre. On veut savoir comment, par miracle, on pourrait avoir le beurre et l’argent du beurre. Les articles sur les façons de trouver des billets d’avion à bas prix pullulent. Font cliquer à n’en plus finir sur la toile. Mais la vraie façon d’économiser en voyage, c’est souvent la flexibilité, la débrouillardise et le sacrifice d’un peu de confort.

Vrai de vrai qu’on peut trouver des rabais alléchants grâce à des erreurs de prix (voir des sites comme Yulair ou Yuldeals), qu’on peut profiter de rabais inopinés de dernière minute sur des sites de réservation comme Booking ou Trivago, mais il y a plus que le « couponing » de l’ère moderne.

Oui, la plupart du temps, je paie toutes mes dépenses en voyage. Oui, j’y passe une grande partie de mon budget de loisirs. S’il faut accepter de dépenser pour voir le monde, on peut éviter de dégarnir le portefeuille avec quelques trucs.

D’abord, en magasinant un billet d’avion en ligne, il importe d’effectuer ses recherches au moins deux mois d’avance, sur plusieurs sites différents. Des fois, on économise des miettes, mais à l’occasion, les épargnes se comptent par dizaines de dollars. Et oui, les sites de vente vous espionnent et gonfleront les prix si vous effectuez la même recherche trois jours de suite. Pensez à faire des recherches sur votre ordinateur et sur les applications mobiles des comparateurs de vols et des compagnies aériennes. Les tarifs sont parfois différents. Une application comme Hopper peut par ailleurs vous guider à savoir si c’est le bon moment pour acheter.

À destination, certains hébergements offrent le petit-déjeuner gratuitement. Si le prix est compétitif, on économise ainsi plusieurs repas. Les auberges de jeunesse, qui ne s’adressent pas qu’aux jeunes, sont des options économiques en dortoir, mais parfois aussi pour des chambres individuelles. La proximité des autres voyageurs permettra parfois de profiter de leurs trucs pour tirer le meilleur prix d’une activité, ou de partager le prix d’un taxi ou d’une excursion.

Les options du Couchsurfing, pour dormir chez l’habitant gratuitement, ou du camping, peuvent aussi être considérées.

Pour manger, les restaurants remplis de touristes auront toujours des factures plus salées. Idem pour ceux ayant une vitrine sur un grand boulevard ou une rue achalandée. Au contraire, les bouis-bouis locaux, les cafés de fond de ruelle, proposent généralement des plats plus « authentiques » à un prix plus raisonnable. Si la population locale s’y aventure, c’est probablement un gage de qualité également. Dans le même sens, votre bouteille d’eau sera bien entendu moins chère à l’épicerie qu’au dépanneur du coin.

Du point de vue du transport, le transport public local, souvent moins rapide, moins confortable, mais plus économique, demeure la meilleure option. On y fait aussi souvent des rencontres agréables qui peuvent être utiles pour apprendre à négocier ou pour connaître les meilleurs endroits à fréquenter. Vous voulez engager un chauffeur de tuk-tuk? Si vous réservez ses services à l’hôtel ou si vous interpellez celui qui patiente devant l’établissement, il y a fort à parier qu’il chargera un peu plus cher. Souvent, il verse une commission à l’hôtel.

Dans le même sens, si un déplacement s’annonce long, mieux vaut parfois prévoir un autobus ou un train de nuit. Non seulement on économisera l’hôtel, mais on se déplacera au même moment et on évitera de perdre une journée complète dans le transport. Certains trains de nuit sont aussi confortables qu’un hôtel. Mais si on ne dort pas, ça fait au moins une histoire à raconter.

S’informer sur les moyens de transport et les distances à parcourir peut être une excellente idée. En Asie, en Thaïlande par exemple, on nous propose des tuks-tuks pour tout. Si leur prix n’est pas élevé, il arrive souvent que la distance puisse être franchie gratuitement, à pied, en découvrant le quartier. Marcher, c’est bon pour la santé et c’est très économique. Idem pour le vélo. Vous avez le temps? Louez un vélo plutôt que de prendre un taxi.

Dans d’autres occasions, comme en Birmanie, le train est beaucoup, beaucoup moins cher que l’autobus. Il faut toutefois arriver à se plier à l’horaire de transport et composer avec des bancs de bois un tantinet trop raides.

Parmi les arnaques fréquentes, celle qu’on veut éviter est la surcharge des taxis dans les aéroports ou les gares. Dans plusieurs pays, les prix pour une course au départ de ces endroits sont fixes. On le trouve parfois sur un panneau, parfois sur un billet qu’il faut acheter à l’avance. Sinon, le chauffeur demandera peut-être trois fois le prix en refusant d’utiliser le compteur.

Ainsi, apprendre à dire non, à solliciter un autre chauffeur, ou même à s’éloigner pour héler un taxi à partir d’une autre rue, peut générer des économies. Si le chauffeur essaie de gonfler le prix en cours de route, il faut demeurer ferme. Il tente sa chance, mais sait très bien que vous avez convenu d’un prix.

Négocier, pour un taxi, mais aussi pour des souvenirs, une excursion, ou de la nourriture dans un grand marché en plein air, c’est normal dans un tas de pays. N’opinez pas trop vite quand le marchand annonce son prix. Connaître un natif du pays qui négociera pour nous peut être une option.

Bien sûr, pour visiter des endroits hyperpopulaires, on s’évite certains soucis en faisant appel à une compagnie touristique. Souvent, on peut réaliser la même visite par soi-même pour la moitié du prix, sans que ce soit trop compliqué. On peut aussi s’intéresser aux activités comme les tours guidés gratuits...

Enfin, évitez l’erreur de début que je commets à tout coup, soit de ne pas demander le prix avant de commander. Au risque de paraître obsessif, demandez si ce verre que vous n’avez pas commandé est inclus ou si cette pause café, qui n’apparaissait pas dans l’itinéraire, est incluse.

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Un concert de cris pour Sarajevo

CHRONIQUE / «Dans un jardin c’est beau les fleurs. Il n’en reste plus pour les tombeaux. Il y a plus de morts qu’il y a de fleurs. C’est un peu triste Sarajevo. »

Ce sont les paroles de Dan Bigras, tirées de sa chanson Sarajevo. Je l’ai entendu les réciter, au hasard d’une séance de zapping, et les images de la capitale de la Bosnie Herzégovine me sont revenues.

En 2014, cent ans après le début de la Première Guerre mondiale, Sarajevo célébrait sa première présence en Coupe du monde de soccer. Une trentaine de minutes après mon arrivée, alors que les rues se remplissaient de partisans fiers, on m’offrait de me joindre à un tour guidé, le lendemain. On y raconterait le siège de Sarajevo pendant la guerre de 1992-1995.

Ce matin-là, nous étions deux à nous être pointés. Je me souviens du guide, Jasenko Pasic, un acteur qui ne racontait pas son histoire de gaieté de cœur. Mais s’il ne le faisait pas, disait-il, on n’entendrait pas la version de ceux qui avaient vécu la guerre. La rencontre avec Jasenko demeure à ce jour une des plus marquantes de tous mes voyages. Il décrivait les tireurs d’élite, les grenades, les cicatrices qui marquent encore ses concitoyens, avec un réalisme à en faire frissonner.

Jasenko m’a permis d’être beaucoup plus qu’un touriste et de sentir vibrer le cœur de Sarajevo. Dès lors, les milliers de stèles blanches, dans les cimetières qui couvrent une bonne partie de la ville, prennent une tout autre signification.

En 2014, Jasenko m’avait montré dix minutes d’un documentaire sur lequel il travaillait. J’avais gardé sa carte de visite dans mon portefeuille depuis, avec la promesse de le visionner quand il serait disponible. Scream for me Sarajevo est finalement sorti en juin 2018.

Le documentaire m’a donné les mêmes frissons que ma visite de Sarajevo en 2014. On y raconte l’improbable concert donné par Bruce Dickinson, le chanteur d'Iron Maiden, dans une ville assiégée, en décembre 1994. Pendant une soirée, le peuple bosniaque retrouvait un brin d’humanité.

Dans ce film dirigé par Tarik Hodzic et produit par Adnan Cuhara, on montre d’abord les débuts de la guerre. Ceux qui rendaient d’abord les enfants heureux de manquer quelques jours d’école, alors qu’on ignorait vraiment ce qui s’en venait.

« Il y avait tellement d’obus que les oiseaux gisaient dans la rue », dit un homme.

« Tout prend son sens quand on est aussi proche de la mort », dit un autre.

Les images de la ville en feu sont difficiles à regarder. Celles des habitants qui essuient les balles des tireurs d’élite encore plus. La guerre n’a rien de beau. Scream for me Sarajevo ne le cache pas.

Le concert de Bruce Dickinson paraît alors bien anecdotique alors que des familles sont forcées d’allumer des feux sur leur balcon pour cuire leur repas. C’est pourtant une histoire d’exception qui mérite d’être racontée.

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Le détour obligé en territoire palestinien

LE BOURLINGUEUR / La flambée de violence à Gaza ne s’apaisait pas. Quelques jours avant mon départ pour Tel-Aviv, les chaînes de nouvelles en continu me renvoyaient des images de Jéricho et de Bethléem, en Cisjordanie, barricadées. Les rues, même en plein jour, semblaient désertes. La situation politique apparaissait tendue.

Bien entendu, les touristes ne sont pas admis à Gaza. Au moment des combats, même une partie du sud d’Israël était déconseillée aux touristes. Un tir de mortier s’est d’ailleurs frayé un chemin dans la région du désert de Negev, où je considérais de m’aventurer. En août, une roquette s’est échouée près de la ville de Be’er Sheva.

Il m’apparaissait tout à fait essentiel, à tout le moins, de visiter la Cisjordanie pour comprendre la réalité des territoires palestiniens occupés. Il faut toutefois considérer le moyen de traverser le mur qui sépare Israël de la Cisjordanie. Par exemple, certaines compagnies de location refusent que leurs voitures traversent en Cisjordanie. Les tours guidés et l’autobus deviennent des options plus faciles.

À partir de Tel-Aviv et Jérusalem, plusieurs compagnies proposent effectivement de visiter Ramallah, Bethléem et Jéricho dans une même journée. D’autres suggèrent plutôt de s’attarder à Hébron. Mea culpa, mon horaire ne me permettait qu’une courte journée à Bethléem, ce qui est largement insuffisant.

Insuffisant parce qu’on veut bien s’imprégner de l’atmosphère, déambuler nonchalamment dans les rues, faire un crochet par le marché public et manger au carré... Manger. Si on veut comprendre toute la dynamique des relations tendues dans ce coin du monde, peut-être est-il préférable d’y passer la nuit, de se trouver un guide non seulement pour les attractions principales, mais aussi pour s’aventurer dans un camp de réfugiés. Pourquoi pas?

J’ai pris le transport public près de la porte de Damas, aux limites de la vieille ville de Jérusalem. L’autobus nous conduit directement à Bethléem, sur le bord d’une route. Bien qu’on ait pu apercevoir un poste de contrôle, personne n’a demandé de voir notre passeport.

Dès lors, des chauffeurs de taxi proposent de nous conduire d’un site à l’autre pour un prix tout à fait raisonnable. S’ils sont fermes et qu’ils n’abandonnent pas au premier refus, ils ne se montrent jamais agressifs comme certains marchands dans les villes touristiques ailleurs dans le monde. C’est d’ailleurs une caractéristique qui m’a sauté aux yeux : l’amabilité de gens de Bethléem.

Au carré Manger, j’ai acheté des cartes postales en oubliant que je ne pourrais pas les poster, avec leur timbre palestinien, une fois rentré à Jérusalem. Pour presque rien, j’y ai mangé un plat typique, le musakhan, composé de poulet, d’oignons, d’amandes et de pain arabe. Et dans une boutique de souvenirs à quelques pas de là, le propriétaire m’a offert de grimper un escalier, dans l’arrière-boutique, pour apprécier la vue qu’il a de son toit.

Bourlingueur

La ville ultrareligieuse de Safed

CHRONIQUE / Malgré la chaleur accablante pesant sur Israël, en début d’été, il fallait prévoir de quoi se couvrir pour les soirées fraîches à Safed, dans les hauteurs de la Galilée, à proximité du Golan. Même dans le jour, personne ne se battait pour les quelques parcelles d’ombre qu’on pouvait trouver.

Safed, à 900 m d’altitude, compte environ 32 000 habitants. C’est aussi le lieu de naissance du leader palestinien Mahmoud Abbas. Le principal défi, en arrivant, est de déterminer comment écrire le nom de la ville. Outre Safed, on l’appelle aussi Tsfat ou Tzfat.

De l’ouest du pays, la route vers cette ville mystique est particulièrement jolie. On gravit des montagnes sur des routes aux courbes infinies. Et la navigation dans la ville elle-même requiert un brin d’étude puisque les principales rues, à sens unique, peuvent nous forcer à de longs détours pour revenir en arrière.

J’ai dormi au Safed Inn, un bed and breakfast situé aux limites de la ville, dans un coin à l’opposé du vieux quartier. L’établissement, avec son énorme jardin et son offre de copieux petits-déjeuners, se trouvait à deux pas d’une base militaire. Deux pas exactement. Du jardin, en se mettant sur le bout des pieds, on voyait les jeunes hommes et femmes s’entraîner de l’autre côté d’un mur surmonté de barbelés.

On les voit d’ailleurs partout en ville, les jeunes enrôlés, avec leurs uniformes, déambulant nonchalamment. Au premier coup d’œil, ça surprend un peu. Mais dans un pays où le service militaire est obligatoire, c’est chose commune.

Le premier soir, je me suis échoué dans un restaurant irakien complètement vide. Le repas typique, un bouillon avec des boules de semoule et un peu de viande, mijotait dans une grande casserole. Le chef, un costaud moustachu, m’en a servi plusieurs louches en me regardant d’un air amusé.

Une promenade dans la nuit neuve m’a fait aimer Safed immédiatement. La ville sainte, très religieuse, est la capitale de la kabbale, un courant mystique du judaïsme. À n’en point douter, à la lumière faiblarde éclairant les rues piétonnes de la vieille ville, on sent tout de suite une atmosphère étrange mais apaisante. Safed a une âme.

Il y a aussi ce sentiment d’immensité quand on se tient tout en haut du grand escalier, Ma’alot Olei Hagardom, qui traverse la vieille ville pour descendre vers l’ancien cimetière juif. La vallée, à l’horizon, n’est que l’immensité d’une épaisse obscurité parsemée de quelques flambeaux lumineux.

Les allées, où les boutiques bourdonnent en plein jour, sont désertes une fois la nuit tombée. Les volets des fenêtres sont fermés. Des ribambelles de fanions aux couleurs d’Israël flottent nonchalamment. À l’occasion, on entend le bruit des pas sur la pierre quand des hommes quittent la synagogue pour rentrer à la maison.

Assis dans le grand escalier, j’ai regardé ces passants, majoritairement des juifs hassidiques, se déplacer avec une détermination évidente. Pas de pertes de temps en chemin. J’ai rapidement compris pourquoi, comme touriste, il est préférable d’éviter Safed un jour de sabbat. Déjà en soirée, c’est le calme plat. Les journées de repos sont donc forcément encore plus silencieuses.

On se perd avec joie dans les ruelles étroites de la vieille ville, où les portes et les volets bleu ciel tranchent sur des murs blancs. Comme dans un labyrinthe, on se surprend à passer deux fois devant la même synagogue, devant la même galerie d’art.

Bourlingueur

Vie d’aéroport

CHRONIQUE / Chaque fois que je sors d’un aéroport, j’ouvre grands les yeux et j’inspire un bon coup. Je m’imprègne instantanément du climat, de l’odeur, des couleurs de ce nouveau pays. Ce moment, qui ne dure qu’une fraction de seconde, demeure un de mes préférés en voyage.

Je me souviens de la chaleur accablante, même à trois heures du matin, à Colombo, au Sri Lanka. Je revois aussi les palmiers de Cancun, ou de cette ville, au loin, quand le train a quitté l’aéroport d’Osaka pour me conduire vers la grande ville japonaise.

Ce qu’on oublie souvent, par contre, c’est que la première impression d’un pays nous vient de son aéroport. Il y a ceux dans lesquels on arrive à destination, et ceux dans lesquels on est obligé de transiter pour quelques heures. La gentillesse du personnel, la propreté des toilettes, la facilité à s’orienter viennent toutes jouer sur notre jugement. 

Je suis tombé sur un classement des meilleurs aéroports compilé par Airhelp.com à l’aide de données trouvées sur Twitter. On y tient apparemment compte de la ponctualité des vols, de la qualité des services et du sentiment général des voyageurs. 

Selon ce site, l’aéroport Hamad international de Doha, arriverait en tête de liste. L’immense aéroport possède un petit côté ludique, avec son immense ourson en peluche au milieu du bâtiment. Une fois la sécurité passée, quand on se trouve en transit, on descend un escalier roulant au bout duquel nous attend un dinosaure robotisé.

Et pour les enfants, des terrains de jeux aux allures de sculptures géantes donnent envie de s’amuser. Deux larges salles, avec des bancs inclinés cordés comme des sardines, permettent aussi de tenter de s’assoupir, si on s’y trouve pour une partie de la nuit. 

Un autre site, sleepinairports.net, recense quant à lui les meilleurs aéroports pour dormir. Au bas de la liste, le Sud-Soudan, le Nigeria, l’Arabie saoudite... et plusieurs petits aéroports grecs. Au contraire, il paraît qu’on dort bien à l’aéroport de Singapour.

Parmi les autres aéroports obtenant de très bons résultats généraux, notons celui d’Haneda, à Tokyo au Japon. Celui-là, en plus de ses nombreuses boutiques aux produits culturels fascinants, nous permet d’acheter une pensée, dans une machine distributrice, et de l’accrocher sur un grand mur où pendent les bonnes fortunes des autres voyageurs. Une grande terrasse, où se rassemblent quantité de curieux, donne une vue imprenable sur le tarmac et les avions qui décollent. Pour passer le temps, c’est assurément plus divertissant qu’une série de iPad publics à la porte d’embarquement. Génial. 

Parmi mes autres coups de cœur, notons l’aéroport Wayne County, de Détroit. Son monorail traversant le terminal est particulièrement pratique. Mais j’aime surtout le tunnel reliant le terminal A aux terminaux B et C. Munis de deux tapis roulants, il est coloré de faisceaux lumineux oscillant au son de musique Motown. Parfait comme accueil.

Le Bourlingueur

Vertige aux Météores

CHRONIQUE / Il ne restait plus de sièges dans le train. Que des billets « debout » pour les cinq heures du trajet en matinée. J’ai hésité. La caissière s’est aussitôt impatientée. « Vous voulez faire quoi? », qu’elle demande. Minute, papillon! Je réfléchis.

C’était à la gare d’Athènes. Pour monter vers le nord, vers Kalambaka, pour être précis, il y avait le train de 8 h 20 ou celui de 16 h 15, si on voulait le trajet le plus court.

J’ai pris le billet « debout », qui permet en réalité d’occuper n’importe quel siège vacant jusqu’à ce que quelqu’un nous en chasse parce qu’il détient une place réservée. J’ai donc valsé de banc en banc pendant cinq heures. C’est long, cinq heures!

Dans la dernière portion du trajet, après la dernière grande ville, Trikala, on commence à apercevoir les pitons de grès. Ceux-là mêmes qui attirent les touristes dans le petit village de Kalambaka, qui compte environ 12 000 âmes. Les Météores, inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, surplombent la vallée du Pénée. Ces monastères, construits au 15e siècle, nous dominent avec autorité.

Les quelques dizaines de touristes encore dans le train sont descendus à la petite gare déserte et se sont disséminés dans le village, qui ne compte qu’une grande rue, mais plusieurs petites voies le long desquelles sont perchées de bien coquettes maisons.

Ils sont nombreux, les groupes organisés, à se pointer en bus, le matin, à envahir les monastères en altitude pendant les premières heures d’ouverture, formant de longues files d’attente, et à repartir aussitôt. Pas de considérations pour Kalambaka. Pas de considérations pour le village voisin de Kastraki non plus. Juste le temps de prendre quelques photos et d’acheter une effigie de la Vierge Marie.

Pour ceux qui choisissent de séjourner au pied des pitons rocheux, deux ou trois bus montent chaque jour vers le sommet et redescendent autant de fois. Ou il est possible de marcher, par la route principale qui louvoie entre les monastères, ou par une piste rocheuse qui cache son embouchure près du monastère Agias Triados.

Sinon, en début de soirée, le rendez-vous populaire se situe sur un des rochers nus, quelque part au milieu de tous ces monastères anciens, pour voir le ciel se teinter de rose-orange et laisser le vent qui se lève pousser le soleil vers son lit. Majestueux. Unique!

Bourlingueur

La richesse du café haïtien

CHRONIQUE / Confession! Le café, j’aime pas trop. Je me réveille sans. Je traverse ma journée sans. Mais j’en bois quand même à l’occasion. Et il m’arrive de le trouver bon.

J’ai souri dans ma tête quand Gesper Myrtil, pépiniériste à Fond Jean-Noël, une commune de Marigot, en Haïti, a affirmé solennellement que là, ça ne se dit pas qu’on n’aime pas le café. Pas au cœur de la plantation dont il prend soin avec un amour débordant. Je n’avais rien dit de toute façon. Et heureusement, parce qu’entre vous et moi, même pour ceux qui ne s’émoustillent pas au contact des effluves caféinées, il est franchement délicieux le café de Fond Jean-Noël. Délicieux, rien de moins.

Elle a non seulement bon goût, cette boisson chaude, mais elle est aussi fascinante quand on s’attarde le long de la Route du café, route solidaire inaugurée en 2014 en collaboration avec Vue sur mer et le RENAPROTS (Réseau national de promoteurs du tourisme solidaire). On y rencontre des encyclopédies vivantes comme Gesper, on peut goûter une noix de coco fraîche, voir un jeune villageois randonner avec son cochon ou des enfants s’amusant d’une simple roue qu’ils font tourner avec un bâton.

Le Bourlingueur

Monterrey aller-retour

CHRONIQUE / Comment savoir qu’on est accro ? Quand l’objet de notre dépendance occupe tous nos temps libres ? Quand on y revient toujours, même quand on ne peut y consacrer qu’un temps très limité ?

Comment savoir qu’on est accro ? Quand l’objet de notre dépendance occupe tous nos temps libres ? Quand on y revient toujours, même quand on ne peut y consacrer qu’un temps très limité ?

En matière de voyage, c’est probablement quand toutes nos vacances se passent à l’étranger. Ou quand même les longs week-ends nous fournissent une excuse pour monter dans le prochain avion...

Coupable ! Je suis accro.

D’abord, avec l’excuse de visiter un ami, je me suis payé de longues fins de semaine à Toronto. En voiture, bien sûr, pour la liberté de mouvement. Il m’apparaissait plus logique, et moins cher aussi, de passer sept heures sur la route que sept heures dans un avion pour un week-end à Paris, par exemple. Et je visitais mon Canada.

J’ai pris goût à partir dès qu’on m’accordait un lundi de congé. Toronto m’a revu sept ou huit fois. Ensuite, avec la même excuse en poche, je me suis envolé vers la ville des vents pour « célébrer » l’Action de grâces canadienne. Trois grosses journées de beau temps pour voir la Cloud Gate, cette fève géante dans le Millenium Park, ou la Crown Fountain, juste à côté, avec ses visages humains projetés sur d’énormes colonnes.

Dieu que j’ai aimé Chicago, son architecture, son métro aérien, ses bars de blues et sa « deep dish pizza ».

Trois jours, c’est court. Mais justement, trois jours, ça nous évite de nous éparpiller. Pas le temps de s’étendre dans tout l’Illinois ou de déborder au Wisconsin ou en Indiana. Pas le temps de tout voir, non plus, mais assez pour contempler, tout simplement.

Pour le dernier long congé, j’ai poussé encore un peu plus. On est accro ou on ne l’est pas. M’assurant qu’un divan saurait m’accueillir à destination, j’ai arrêté mon choix sur Monterrey, au Mexique. Je sais, ils sont nombreux à avoir froncé le sourcil, à m’avoir dévisagé comme si j’étais un demeuré de m’absenter pour une si courte période. Ma dépendance venait d’être soulignée au feutre rouge.

Étrangement, mes vacances, je les trouve en m’installant dans mon siège dans l’avion. Peut-être est-ce la déconnexion complète de l’internet ou l’obligation de ralentir, de m’attarder devant un film ou un bon livre. Mais je décroche enfin.

Sous les 37 degrés au nord du Mexique, j’ai fait connaissance avec Monterrey, surnommée la Pittsburgh mexicaine en raison de ses fonderies. Pourtant, ce qui saute aux yeux, ce sont les dizaines de centres commerciaux qui longent les autoroutes. Monterrey, eldorado de la consommation.