Baby-boom au royaume du bio

CHRONIQUE / Portée par une vague de jeunes vignerons et œnologues dynamiques et motivés par la locomotive du bio, châteauneuf-du-pape est en train de faire peau neuve. Sa réputation serait-elle à refaire?

La forte majorité des vignerons et œnologues que j’ai rencontrés lors de mon récent séjour à Châteauneuf-du-Pape avaient environ mon âge. Est-ce moi qui aie vieilli tout d’un coup? On dirait plutôt que l’appellation a pris un coup de jeune : les vingtenaires et les trentenaires sont aux commandes!

Comme la vigne sage et fatiguée qui a donné de sa sueur et de son sang sur des dizaines de millésimes, le vigneron se déracine de son vignoble pour faire place à la fougueuse jeunesse. Si la succession confronte parfois deux générations, deux visions, deux natures, la passation semble se faire dans une relative harmonie. Le futur de l’appellation est entre bonnes mains.

Un changement de garde qui laisse déjà présager une transformation dans le ton. « Châteauneuf, c’est poussiéreux. Les jeunes veulent faire des vins différents de leurs parents. On n’a plus envie du gros machin qui te fait poser la bouteille après deux verres », raconte Stan Wallut, du Domaine de Villeneuve, vignoble en biodynamie.

30 % de bio

Des 3200 hectares de l’appellation, le tiers est en bio. Je ne suis pas une fille de chiffres, mais cette statistique retentit fort jusque dans ma vertu écologique. « Le bio, c’est facile pour nous. Le bio, c’est l’avenir », m’explique Marie Giraud, jeune relève du Domaine Giraud, bio depuis une dizaine d’années. Non seulement la région bénéficie d’un climat favorable et du fameux mistral qui sèche tout, mais sa réalité économique lui permet aussi de perdre entre 20 et 30 % de raisins par année.

La diversité, c’est l’avenir  

Ici, comme ailleurs, le changement climatique préoccupe. D’autant plus que dans cette région du sud du Rhône, le cépage le plus planté, la grenache, emmagasine les grammes de sucre comme un enfant au lendemain de l’Halloween. Heureusement que 12 autres cépages sont autorisés. Et c’est probablement ce qui fera la grande différence dans les années à venir entre une appellation comme celle-ci et une en monocépage. Au Domaine Giraud comme au Château Sixtine, la counoise, un cépage noir pour l’instant peu exploité, est mise au banc d’essai. Sa fraîcheur et sa capacité à calmer les ardeurs alcooliques de sa consœur la grenache pourraient se révéler des atouts indispensables dans 10 à 15 ans.

Le secret le mieux caché de l’appellation semble aussi lentement sortir de l’ombre. Marie Giraud, qui a repris il y a 10 ans le Domaine Giraud avec son frère François, raconte que la demande pour le châteauneuf blanc se fait de plus en plus sentir. Si bien que la surface de blanc plantée au domaine a doublé en 20 ans, passant de 4 % à 8 %.

Quel est le style de châteauneuf-du-pape aujourd’hui?

Petit problème mathématique d’abord. Si 250 vignerons disposés le long de l’échelle opposant traditionalisme et modernité partagent la toute première appellation de France, laquelle s’étend sur une surface de 3200 hectares, comptant 4 types de sols et 13 cépages, combien de châteauneuf différents est-il possible de produire?

Ça ne prend pas la tête à Pythagore pour réaliser qu’il n’y a pas de châteauneuf type. Toutefois, et de manière générale, un changement de cap est enclenché vers des vins moins musclés, aux tanins plus souples, avec plus de fraîcheur et d’équilibre.

Percer le mystère des galets roulés

Avant de partir, Edouard Guérin, directeur Vins & Vignobles chez Ogier me demande :

– Quel est le rôle des galets roulés sur Châteauneuf?

– Le même rôle que j’ai toujours appris : celui d’emmagasiner la chaleur le jour pour la restituer aux vignes la nuit…

– Pas du tout! Penses-y. Les galets de Châteauneuf seraient les seules roches à avoir cette propriété dans tout le monde viticole? Et les vignes de Châteauneuf seraient les seules à ne pas avoir besoin d’un peu de fraîcheur la nuit? En fait, la vraie propriété des galets roulés est celle d’empêcher l’évaporation de l’eau contenue dans les argiles. De cette manière, l’eau reste disponible pour la vigne. La plante ne manquant pas d’eau, elle fait davantage de photosynthèse, donc plus de sucre et plus d’alcool!

– … (bruit d’un criquet qui a envie de se cacher entre deux galets)

CHÂTEAUNEUF-DU-PAPE

Domaine de Beaurenard 2015
51,75 $ • 13 646 994 • 15 % • 2,4 g/l • BIO, V

Grenache, syrah, mourvèdre, cinsault et autres ont été ici élevés et cofermentés sous l’incubateur de la biodynamie. Victor Coulon, jeune relève de la 8e génération, raconte que l’idée, « c’est que les différents cépages grandissent ensemble, pour que tous s’apprécient dès le départ — comme des enfants! » La complicité est palpable. Le nez déroule un éclatant tapis rouge de baies et d’épices douces. La bouche semble faire le grand-écart, déployant à la fois souplesse de tanins, matière fruité et droiture impeccable. De la pure gymnastique pour les papilles!  

Domaine La Mourre 2015, Cellier des Princes
48,25 $ • 13 710 925 • 14,5 % • 2,5 g/l • V      

L’unique coop de châteauneuf vinifie quelques cuvées à partir des raisins d’un seul domaine, dont celle-ci. À qui compte se faire plaisir dans l’immédiat, voilà un 100 % grenache prêt et dispo à vous mettre sous la dent sur-le-champ. L’ensemble est mûr et plein, appuyé par une texture soyeuse et des tanins fondus. Sa puissance contenue, en plus d’ajouter à l’équilibre, autorise une élégance certaine.  

Château la Nerthe blanc 2015
56,75 $ • 10 224 471 • 13,2 % • 1,7 g/l • BIO, V

Confortablement installés sur une source d’eau, les sols sablo-limoneux du Château La Nerthe se prêtent naturellement à la production du blanc. Suffit d’ouvrir ce châteauneuf pour s’imprégner de la magie des blancs de l’appellation. La trame vibre et frétille au rythme de notes de miel, de mangue et de verveine. Un blanc au volume fourni avec en fin de bouche la signature bien sentie du directeur et œnologue, Ralph Garcin, qui joue habilement sur les amers. Fin et profond.

Surveillez également le rouge, disponible sous peu.

Rasteau 2017, Benjamin Brunel, Château de la Gardine
19,80 $ • 123 778 • 13 % • 2,5 g/l • V

Classique de chez classique, ce rasteau de Benjamin Brunel, marque exclusive au Québec, est une valeur sûre à tout coup. Si le nez se montre sous une certaine délicatesse au nez avec de jolis arômes de cerises et de fleurs, une joyeuse gourmandise prend le relais en bouche, suivie d’une matière tannique charnue et d’une finale persistante. 750 ml de régal!  

V = vinification vegan
BIO = vin bio

Caroline était l’invitée de la Fédération des syndicats de producteurs de Châteauneuf-du-Pape.