La Voix Rurale

L'agriculture montérégienne de la postpandémie : pour une orientation nouvelle

Malgré les nombreuses et réelles pressions exercées par l’étalement urbain, la Montérégie demeure une région foncièrement agricole. La zone agricole recouvre 86 % du territoire et environ les deux tiers de cette zone sont cultivés, ce qui en fait la première région du Québec en termes de superficie agricole. Souvent appelée le « garde-manger du Québec », la Montérégie occupe le premier rang au Québec non seulement pour la culture en serre et les cultures au champ de légumes frais et de transformation, mais aussi pour la culture du maïs et celle du soya. En fait, tant sur le plan des revenus bruts agricoles que sur celui de l’utilisation du territoire, les grandes cultures dominent.

Pour le citadin, la perception est que le paysage de la Montérégie est couvert de maïs et de soya, des monocultures qui sont en grande partie destinées aux marchés de l’alimentation animale et de l’éthanol, suivant la concurrence et les mouvements des prix mondiaux. Bien que nous ayons, jusqu’à aujourd’hui, tiré notre épingle du jeu (parfois avec l’aide gouvernementale) du libre marché mondial des grains, il demeure que le Québec est un bien petit acteur, avec ses 350 000 à 400 000 ha de maïs, bon an mal an. Cela représente à peine un douzième de la superficie d’un État comme l’Illinois ou l’Iowa, qui cultivent cinq millions d’hectares chacun. L’arrêt imposé par la COVID-19 nous donne l’occasion de réfléchir à ce que nous souhaitons comme agriculture régionale. À l’échelle du Québec, bon nombre d’éléments consécutifs à la pandémie ont contribué à remettre à l’avant-plan l’objectif nourricier de l’agriculture et, plus généralement, la souveraineté alimentaire. Dans un article récent2, M. Patrick Mundler, professeur de l’Université Laval, rappelait que le Québec est plutôt bien nanti quant à la superficie agricole par rapport à sa population : nous disposons d’une surface de presque 0,25 ha par habitant, ce qui est plus que la moyenne mondiale (0,19 ha) et bien plus, par exemple, que la moyenne de la Chine (0,09 ha). Ne devrait-on pas être en mesure de mieux utiliser cette ressource naturelle?

Contrairement à certaines autres productions, en grandes cultures, le manque de main-d’œuvre ne représente pas un obstacle aussi contraignant au futur développement dans un contexte de postpandémie. Nous savons, pour en avoir fait l’essai, qu’il y a un grand éventail de cultures de rechange qui sont susceptibles tout à la fois d’augmenter et de diversifier les revenus des producteurs, de réduire l’impact environnemental des monocultures, de décupler la biodiversité des écosystèmes et, enfin, de combler une plus grande part des besoins alimentaires du Québec. Pensons en particulier aux légumineuses (haricots, lentilles vertes et rouges, lupins, pois secs, pois de conserverie), aux crucifères (caméline, canola, moutarde à condiment), aux composées (tournesol), ainsi qu’aux représentantes d’autres familles (chanvre, lin, quinoa, sarrasin), sans parler des céréales d’automne que l’on redécouvre (blé, épeautre, seigle, triticale). Toutes ces cultures, sans exception, ont comme point commun d’avoir fait récemment l’objet d’essais au Québec, d’avoir démontré leur faisabilité agronomique dans les conditions de sols et de climat qui sont les nôtres et de ne nécessiter aucun investissement majeur en matière d’équipement de la part du producteur. Qui plus est, pour
la grande majorité de ces cultures, un débouché ou un marché local intéressant existe déjà, parfois dans l’entreprise même.

À la suite des essais fructueux, les obstacles au développement de ces cultures se limitaient bien souvent à des lacunes d’ordre organisationnel, tels le manque de semences de variétés adaptées (lupin blanc doux), l’isolement des producteurs (moutarde à condiment, lentilles) ou plus simplement le confort des techniques maîtrisées et la crainte de l’échec (la plupart des autres cultures) – autant d’éléments de nature socioéconomique qui peuvent rapidement évoluer.

Pour toute nouvelle culture, il y a forcément une période d’apprentissage avant d’atteindre un certain degré de maîtrise. Sans être une garantie de succès, un sol en santé, ou du moins pas trop dégradé, fait certainement partie des conditions requises au départ. Les quelques premières saisons de culture nécessiteront de la persévérance de la part du producteur. Mais, n’est-ce pas ce que l’on disait au moment de l’introduction de la fève de soya dans les années 1970? La prospérité des entreprises agricoles de la Montérégie dépendra de plus en plus de l’esprit d’initiative des exploitants. Le contexte postpandémique laisse présager un rééquilibrage des perspectives de rentabilité de plusieurs grandes cultures inhabituelles ou nouvelles par rapport aux traditionnels maïs et soya, qui risquent notamment de connaître une grande volatilité quant à leur valeur à la tonne3. Et, comme on le voit d’ores et déjà dans la culture maraîchère, les circuits courts offriront de meilleures ouvertures pour les grains produits localement. 

Références

• MINISTÈRE DE L’AGRICULTURE, DES PÊCHERIES ET DE L’ALIMENTATION. Portrait agroalimentaire de la Montérégie , 2019, 12 pages [En ligne : https://www.mapaq.gouv.qc.ca/fr/Publications/Portrait_agroalimentaire_monteregie.pdf].

• MUNDLER, Patrick. 2020. « Sur notre difficile souveraineté alimentaire », Le Devoir, vol. CXI, no 86, lundi 20 avril 2020, page A7. 

• PRODUCTEURS DE GRAINS DU QUÉBEC. « Tendances des prix du maïs et du soya au Québec », 23 avril 2020 [En ligne : https://www.pgq.ca/articles/services-dinformation-sur-les-marches/les-analyses/tendances-des-prix-du-mais-et-du-soya-au-quebec-avril-2020/].


Louis Robert 

Agronome, de la Direction régionale de
la Montérégie-Est du ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation