Nom anglophone, allure soignée, belle façon de s’exprimer, jeune avocat primé, facile de croire que Joël Lightbound a eu tout cuit dans le bec.

Joël Lightbound: fils de personne

«Me retrouver à McGill avec le fils de Lucien Bouchard, avec la fille de Philippe Couillard, même quand tu es le fils de personne, d’un milieu très modeste... C’est ce qui m’a motivé à me lancer en politique.»

Nom anglophone, allure soignée, belle façon de s’exprimer, jeune avocat primé, facile de croire que Joël Lightbound a eu tout cuit dans le bec. Que le chemin du député fédéral sortant de la circonscription de Louis-Hébert avait été tracé d’avance, d’une résidence cossue de Sillery jusqu’au parlement d’Ottawa. Mais rien n’est plus faux.

«J’ai eu une enfance heureuse, mais financièrement, il y a eu des bouts nettement plus difficiles, raconte M. Lightbound. Je me souviens très bien : on était dans un appartement sur la rue Delage, quand on a eu la réponse de l’Office d’habitation pour un logement social. C’était une grande célébration!

«Quand on a aménagé, c’était une sorte de poids qui s’enlevait. On savait qu’on avait un toit et que peu importe les revenus, on pouvait se le permettre. Alors quand je milite pour du logement social à l’intérieur de mon parti, ça veut dire quelque chose. C’est loin d’être abstrait et théorique.»

Assis à la table du fond au Second Cup du chemin Quatre-Bourgeois, place Naviles, près de l’autoroute Duplessis, le politicien de 31 ans replonge dans ses souvenirs. Dans ce même café où il avait rempli ses demandes d’admission à l’université et, une dizaine d’années plus tard, les formulaires d’adhésion de nouveaux membres du Parti libéral à coups de 10 $, lors de sa première investiture de comté.

Il a passé le plus clair de sa jeunesse dans ce quartier, paroisse Sainte-Ursule, secteur de Sainte-Foy agencé autour du boulevard Neilson. Sans être le Bronx, c’est loin d’être Westmount.

C’est aussi ici qu’il demande un deuxième mandat, après avoir été le plus jeune libéral masculin élu en 2015, à 27 ans. Il cherche maintenant à devenir le premier député fédéral de Louis-Hébert à faire deux mandats depuis la conservatrice Suzanne Fortin-Duplessis, de 1984 à 1993.

D’aucuns l’estiment déjà ministrable. Lui s’en dit flatté, mais sans trop s’en préoccuper. Peut-être est-ce ce côté plus pragmatique qu’il dit apporter pour ces deuxièmes élections.

Le frère qui a mal tourné

Il n’est «fils de personne» qu’en termes de renommée politique. Car il est bel et bien fiston d’une Lévesque de Mont-Carmel, dans Kamouraska, et d’un Lightbound de Toronto. Mais s’il a repris contact avec son père au début de l’adolescence, on n’en saura pas beaucoup plus sur le paternel.

Il rend tout honneur à sa mère, qui a élevé seule ses deux garçons. Maman a toujours travaillé fort pour joindre les deux bouts, jusqu’à ce que des problèmes de santé la rattrapent. Aujourd’hui, elle va bien et travaille comme chargée de plateau pour la Ville de Québec.

«On a vécu la précarité par moments. Ma mère a été malade un bout de temps, alors on a eu besoin des aides de dernier recours. Mais bien qu’on habitait un logement de l’Office d’habitation, je suis allé au P.E.I. [programme d’éducation internationale] à Rochebelle, une super bonne école secondaire publique, puis au cégep Saint Lawrence et à l’Université McGill, grâce aux prêts et bourses.

«J’ai senti qu’il y avait les soutiens en place au Québec et au Canada. Tu ne tombes pas trop bas et tu es capable de te relever, poursuit-il. J’ai bénéficié d’une société plus juste où l’ascenseur social marche! Si au lieu d’être né à Toronto et élevé à Sainte-Foy j’étais né à L.A. et élevé à San Diego, mon histoire serait loin d’être la même.»

Pendant que son frère, l’aîné, gagne sa vie comme artiste peintre à Montréal, le plus jeune est pris avec la peinture du pont de Québec. «Dans la fratrie, c’est lui qui a bien tourné!» lance M. Lightbound, sourire en coin.

«Ma mère avait deux choses qu’elle ne souhaitait pas pour ses fils : être juge, parce qu’elle considère qu’on peut difficilement juger les autres sans avoir marché dans leurs souliers, et être politicien, parce que c’est toujours très ingrat, la politique. Alors je suis devenu avocat et politicien! Je suis l’enfant rebelle!»

Snowboard et hip-hop

Ses ambitions étaient pourtant très claires, très tôt.

Dès le primaire, à l’école Notre-Dame-du-Sacré-Cœur devenue les Cœurs-Vaillants, il s’est fait élire président de classe avec comme promesse de faire changer le drapeau du Québec en lambeaux qui flottait sur le mât de l’école. «J’ai contacté le député et ça s’est fait! Mais aujourd’hui, il n’est plus là. Il faudrait que j’en apporte un, on en a des drapeaux du Québec…» constate-t-il, prenant une note mentale.

Au secondaire, il s’est fait élire pour un nouveau studio d’enregistrement et plus de micro-ondes. Puis mobilisation pour empêcher la mairesse Andrée Boucher de fermer la Bosse Myrand, où il allait faire de la planche à neige avec ses chums. 

«C’était un peu naturel, pour moi. J’ai toujours eu l’idée qu’en politique, il est possible de corriger des torts», explique-t-il.

Amateur du jeu d’improvisation et de musique hip-hop, c’est au début du secondaire que le jeune Joël se lie d’amitié avec Ogden Ridjanovic, devenu le Robert Nelson du groupe rap Alaclair Ensemble. «J’ai fait pas mal d’impro, mais je n’ai jamais chanté! assure le politicien.

«Ogden et moi, on a trouvé nos voix très jeunes. J’étais président des élèves de Rochebelle et lui faisait des free-styles», affirme celui qui surprend encore des regards d’incrédulité à son endroit dans des spectacles de musique électronique ou de hip-hop. «Quand on devient député, on n’arrête pas d’être humain», résume-t-il.

Connaître pour aimer

Convaincu que l’éducation demeure «l’égalisateur suprême», M. Lightbound s’est lancé en politique avec des titres des Barreaux du Québec et de New York en poche.

Mais aucun diplôme ne l’avait préparé au 29 janvier 2017, quand six fidèles de la Grande Mosquée de Québec ont été abattus et six autres blessés gravement. Touché comme député, le lieu de culte ayant pignon sur rue dans son comté, mais surtout parce que des parents d’amis étaient sur place, ce dimanche soir noir.

Cette «semaine la plus éprouvante» de son mandat l’a mené à faire un discours d’excuses publiques très senti trois jours plus tard, à la Chambre des communes.

«Dans le bloc où j’habitais, plus jeune, c’était l’ONU!» souligne-t-il aujourd’hui. «Sur le court de basket ou dans le parc, on avait des amis musulmans, des amis de partout. Dans mon équipe de soccer des Caravelles, il n’y avait pas la distinction qu’un tel est musulman et l’autre ne l’est pas.

«C’était plus : tu viens de Sainte-Ursule ou de Saint-Ben[oît] ou de Notre-Dame [-de-Foy]. Mais tranquillement pas vite, on a vu glisser le climat à Québec et au Québec. Tu ne penses jamais que ça va arriver, mais il y a tellement de cochonneries qui se disent sur les réseaux sociaux, des fois sur les ondes [radiophoniques]. Alors, ça ne m’a pas énormément surpris. Plusieurs membres de la communauté avaient peur avant que ça se produise, ils recevaient des menaces des gens de la Meute, il y avait des actes de vandalisme.

«À la base, la peur de l’autre, la méfiance, le racisme découlent toujours de l’ignorance. Quand je pense à Alexandre Bissonnette, je me dis qu’il a à peu près le même âge que moi, il a été élevé à 2 km de chez nous. Mais il n’a pas eu la chance que j’ai eue de connaître. Et pour aimer, il faut connaître», conclut le jeune politicien, qui connaît bien sa circonscription et ses habitants.

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