Pin-Jui immigre aux États-Unis avec ZhenZhen, la fille du patron de l’usine où il travaillait.
Pin-Jui immigre aux États-Unis avec ZhenZhen, la fille du patron de l’usine où il travaillait.

Tigertail : tel père, telle fille *** 1/2

CRITIQUE / Lorsqu’Alan Yang a commencé à écrire Tigertail, il y a quatre ans, il doutait que son film puisse voir le jour, même sur Netflix. Simplement parce qu’il mettait en scène des personnages d’origine asiatique. Heureusement que la donne a changé avec les succès de L’adieu (The Farewell) et, surtout, de Parasite aux Oscars. Son poignant drame familial multigénérationnel livre une belle réflexion sur les tourments d’un homme qui lâche la proie pour l’ombre lorsqu’il renonce à l’amour de sa vie.

L’homme en question, Pin-Jui (Tzi Ma, vu dans L’adieu) vient d’enterrer sa mère à Taïwan, pays qu’il a quitté il y a longtemps pour immigrer aux États-Unis avec ZhenZhen, la fille du patron de l’usine où il travaillait.

Sans le sou, au début de la vingtaine, Pin-Jui (Hong-Chi Lee, dans la version jeune) a plaqué Yuan (Yo-Hsing Fang), sa véritable flamme.

Le spectateur va découvrir, morceau par morceau, comment Pin-Jui en est arrivé là et pourquoi il semble incapable d’accorder l’attention qu’elle mérite à sa fille Angela (Christine Ko) — qui lui ressemble trop. En fait, chaque femme de sa vie — sa mère, la femme qu’il aime, celle qu’il marie et sa fille — est un reflet de sa personnalité.

Alan Yang évite d’aborder son récit de façon frontale, préférant les aller-retour temporels pour peindre, par petites touches, le portrait de cet homme désemparé et amer qui s’enferme dans ses souvenirs.

Il amorce d’ailleurs Tigertail avec des séquences de l’enfance de Pin-Jui dans les champs de riz de Taïwan où il fait la rencontre de Yuan. Des années plus tard, la paire va se retrouver et vivre une passion enflammée.

Le réalisateur filme en 16 mm avec une caméra portée, dans des couleurs chaudes et une esthétique en hommage au chef-d’œuvre In the Mood for Love (2000) de Wong Kar-wai.

Pin-Jui va faire la rencontre de Yuan, l'amour de sa vie, dans les champs de riz de Taïwan.

Ce qui contraste fortement avec le présent new-yorkais, plans fixes et couleurs délavées, où le divorcé vit plus dans les réminiscences que dans sa vie actuelle de solitaire.

Au fond, on comprend rapidement que Pin-Jui a vendu son âme en troquant l’amour pour l’argent — au côté d’une femme qui l’indiffère, il va d’ailleurs passer l’essentiel de son temps à la fuir dans le travail… Ce qui arrive encore plus fréquemment qu’on pense.

Pas de grandes réflexions ici ni beaucoup d’originalité, mais Alan Yang livre avec sincérité ses observations sur les relations interpersonnelles et son moteur: l’amour. L’amour pour ses parents, son (sa) conjoint(e), ses enfants et, dans ce dernier cas, ce qu’on leur transmet et la difficulté que nous éprouvons parfois à nous libérer de comportements que nous reproduisons d’une génération à l’autre.

On pourra reprocher à Tingertail de ne guère sortir des sentiers battus, reste qu’il a cette capacité à partir d’une réalité qui peut sembler loin de nous pour tendre vers l’universel. Et de se conclure de lumineuse façon, avec une fin ouverte.

Note importante pour ceux qui n’aiment pas les sous-titres : les personnages s’expriment parfois en mandarin et en taïwanais. D’autres, comme moi, y verront plutôt un souci d’authenticité et un bienvenue exotisme.

Tigertail devait, avant la pandémie de la COVID-19, sortir simultanément en salles et sur Netflix. Le film gagnerait certainement, pour rendre ses subtilités photographiques, à une projection sur grand écran. Mais aussi bien faire contre mauvaise fortune, bon cœur et en profiter sur le site de visionnement en ligne.

Au générique

Cote : *** 1/2

Titre : Tigertail

Genre : Drame

Réalisateur : Alan Yang

Acteurs : Tzi Ma, Christine Ko, Hong-Chi Lee, Yo-Hsing Fang

Durée : 1h29