Sophie Deraspe

Sophie Deraspe — La juste désobéissance d'Antigone

Certaines œuvres saisissent à merveille «l’esprit du temps» (le fameux Zeitgeist). Dans le cas du nouveau long métrage de Sophie Deraspe, la chose s’avère d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’une transposition contemporaine d’une tragédie antique : «Antigone» (441 av. J.-C.) de Sophocle. Son œuvre incandescente a tout de suite suscité l’adhésion, emportant le prix du meilleur film canadien au festival de Toronto (TIFF), en septembre, et étant désignée la semaine suivante pour représenter le Canada aux prochains Oscars.

Robe fleurie, de longs cheveux bruns striés de blanc entourant un doux visage, la réalisatrice du Profil Amina (2015) amorce avec Le Soleil une journée d’entrevues. Un brin fébrile, la femme de 46 ans a mesuré dès son arrivée au TIFF la profonde résonance d’Antigone. «Il y avait une sorte de bourdonnement dans les couloirs.»

Un peu réticente à l’admettre, Sophie Deraspe savait, au fond d’elle-même, que ce cinquième long métrage se distinguait des précédents. «Je mets mon cœur dans chaque film, mais peut-être que dans celui-là, il y avait une volonté de générosité par rapport aux émotions, aux dialogues. Je ne voulais plus être confinée dans l’intériorité et l’observation, j’ai envie d’ouvrir les valves», explique la cinéaste originaire de Rivière-du-Loup.

Au départ, une entrevue entendue à propos de l’histoire de Dany Villanueva, abattu lors d’une intervention de la police à Montréal-Nord en 2008, a fait remonter le souvenir d’Antigone, lue dans sa jeune vingtaine.

Sous sa plume, l’adaptation très libre se déroule de nos jours dans la métropole. Antigone, sa sœur, ses deux frères et sa grand-mère s’y sont réfugiés, il y a quelques années, après l’assassinat de ses parents.

Dans sa version, le frère aîné, Étéocle, est victime d’une bavure policière. Le cadet, Polynice, est arrêté lors du drame et menacé d’expulsion. À 17 ans, Antigone, avec l’absolutisme de la jeunesse et animée par une soif de justice sociale, va tout tenter pour l’empêcher.

Ce n’est pas pour rien que le symbole puissant incarné par Antigone traverse le temps. «Toutes les époques ont leur forme de désobéissance de la part de gens qui jugent obéir à des devoirs moraux supérieurs aux lois écrites», avance Sophie Deraspe.

L’héroïne fait néanmoins exception dans l’histoire de l’art, perçoit-elle. «C’est une jeune femme qui n’a rien de ce qu’on associe au pouvoir: l’argent, un entourage influent ou une armée. Elle n’a que son intégrité, sa dignité et son intelligence. Ça m’a vraiment foudroyée.»

Cette révolte contre l’ordre établi — le système — fait-elle du long métrage une œuvre militante? «Quelque part, le cinéma est un véhicule d’empathie formidable. En ce sens, est-ce que c’est un film engagé puisqu’on partage une empathie avec un personnage qui désobéit? Parce qu’elle suit les lois de son cœur, supérieures à celles écrites par les hommes? Peut-être. Mais au départ, je ne me suis pas dit que je voulais faire une œuvre engagée. On dirait que ça en découle naturellement. Tout comme la question de l’immigration.»

«Dès qu’on s’intéresse aux gens, ce ne sont plus des statistiques. Il y a des humains derrière les histoires.» Pour la réalisatrice, la déportation qui menace la famille d’Antigone s’avère l’équivalent de la mort dans une tragédie grecque. «Mes personnages ne meurent pas physiquement [sauf Étéocle], mais on leur retire leur droit d’être dans ce pays, de vivre ici. Recevoir la citoyenneté, quand on n’est pas né dans un pays, est immense.»

Même si les personnages ont conservé les noms du texte original, ils ne sont pas Grecs. Antigone et ses proches proviennent du Maghreb. L’idée ne s’est pas imposée d’emblée à l’écriture. «Mais à un moment donné, au cinéma, il faut leur donner une réalité concrète. J’ai cherché à former une famille maghrébine, tout en prenant plein de libertés. Parce que je ne voulais pas parler d’un pays en particulier. Il y a plusieurs raisons qui expliquent que des gens ont migré. La plupart ont un attachement à leur pays d’origine et y seraient restés.»

«Un petit manque»

Pour tous ses films, sauf Les loups (2015), Sophie Deraspe a aussi coiffé sa casquette de directrice photo. Après celui-ci, «j’avais comme un petit manque. Dès fois, en dirigeant les acteurs, je leur parle, c’est comme une chorégraphie. Il y a quelque chose de très organique. J’essaie de les saisir.»

De toute évidence, elle y est arrivée. En particulier avec Nahéma Ricci, la convaincante interprète d’Antigone. Sa présence magnétique contribue au décollage en puissance du long métrage.

Sophie Deraspe souhaite que toute cette attention se traduise par une curiosité accrue à le découvrir en salle. «On fait des films pour les partager. S’il rejoint les gens, ça me fera vraiment plaisir.»

Moment de complicité entre la réalisatrice d’Antigone, Sophie Deraspe, et l’actrice Nahéma Ricci.

Antigone prend l’affiche le 8 novembre