Même si les tournages de ses derniers films, <em>Il pleuvait des oiseaux</em> et <em>Tu te souviendras de moi</em>, ont été éreintants, selon les propres mots de l’acteur, Rémy Girard se dit chanceux qu’on lui offre de jouer ce genre de personnages.

Rémy Girard: Un (autre) rôle marquant

À 69 ans, Rémy Girard pourrait tirer le rideau et personne ne s’en offusquerait. Il a obtenu des rôles marquants chez Arcand, Forcier, Villeneuve et a incarné le Stan des Boys, «l’idole de toute une génération». Pourtant, après l’éreintant tournage d’Il pleuvait des oiseaux, l’iconique acteur n’a pas hésité une seconde à remplacer au pied levé Guy Nadon dans Tu te souviendras de moi, pièce remarquable de François Archambault devenue long métrage d’Éric Tessier. Qui lui a offert la possibilité d’une autre grande interprétation.

Rémy Girard le sait. Parce que les rares qui ont vu le film, pour l’instant, le lui ont dit. Mais l’acteur en a la conviction profonde. «Je me trouve chanceux qu’on m’offre des personnages comme ça.»

Le rôle le permet. Édouard est un professeur d’histoire retraité à l’ego aussi grand que sa réputation. Sa mémoire se désagrège. Il ressasse sans cesse, au point d’épuiser sa femme, qui le confie à leur fille. Journaliste pressée par le travail, elle passe le pauvre homme à son nouveau conjoint, qui le refile à Bérénice (Karelle Tremblay). L’universitaire qui a un pied dans le précipice va prendre une pause. Il croit reconnaître, dans cette jeune fille frondeuse et indépendante, Nathalie, sa cadette disparue...

Guy Nadon a marqué le rôle au fer rouge, dans une pièce qui a connu un retentissant succès. Heureusement pour lui, Rémy Girard n’a pas vu Tu te souviendras de moi depuis sa création en 2015. «Ça me boguait pas. Ça met un peu de piquant dans la vie.»

Mais son père fut victime de l’Alzheimer. «C’était épouvantable...» Il n’en dira pas plus. Nous n’insistons pas. Rémy s’est toutefois entendu avec Éric Tessier : «Pas de mélo!»

On peut tout de même comprendre qu’à peine deux semaines après avoir quitté le plateau d’Il pleuvait des oiseaux de Louise Archambault, où il interprétait Tom, alcoolique bourru, mais attachant sur ses derniers miles, il se glissait dans la peau d’Édouard.

Cette fois encore, le tournage fut intense. «Je rentrais chez moi plutôt épuisé. Il y a des scènes assez denses, émotives et beaucoup de dialogues. Ça demande une concentration énorme.»

L’apéro, en fin de journée, était indiqué, rigole-t-il. Même si «ma vie à moi est peu influencée par ma vie d’acteur : je ne ramène pas le personnage à la maison».

Quelle nation?

Ledit personnage ne dispose plus de sa mémoire à court terme, mais ses souvenirs de la montée du nationalisme québécois demeurent intacts. Édouard sait néanmoins que les gens de sa génération (celle de Rémy Girard) ont abandonné le rêve du pays.

Le constat est lucide, croit l’acteur. «Édouard dit : “Je n’en vois plus la nécessité.” C’est une façon polie de dire : “Ça ne m’intéresse plus.” On a lâché le bateau! Quand il se souvient de la déclaration de René Lévesque après la défaite référendaire de 1980, “si je vous comprends bien, vous êtes en train de me dire, à la prochaine fois”, la réflexion d’Édouard, c’est : “On le savait bien qu’il n’y en aurait pas, de prochaine fois.”

«[Lévesque] le savait et on le savait qu’on avait manqué notre coup et qu’on n’avait pas été à la hauteur du défi de cet homme. Cette déception nous a marquées comme génération», estime Girard, qui n’a jamais caché ses convictions souverainistes. «On était proche en clisse!» s’exclame-t-il en se souvenant du gros party prévu ce soir-là chez Michèle Rossignol. «Le repas est resté sur la table...»

Douleur intime

Cette dimension sociopolitique, en arrière-plan, n’occulte pas le drame intime de cet homme qui dissimule, derrière sa carapace d’universitaire fendant, une profonde blessure. Le souvenir de Nathalie l’empêche d’aimer sa fille aînée Isabelle (Julie Le Breton) comme il se doit.

«Il est très dur avec elle, notamment quand il lui dit : “C’est [Nathalie] qui aurait dû s’occuper de moi”. Ce n’est pas dans le scénario, mais je pense qu’il aimait plus sa plus jeune et que sa plus vieille, il s’en crissait. Mais c’est Isabelle qui ramasse les pots cassés. C’est pas évident.»

Dans le brouillard de sa mémoire, Édouard confond Nathalie avec Bérénice, qui prend soin de lui (même si le vieux a encore sa raison). Jouer avec Karelle Tremblay (La disparition des lucioles, 19-2) fut un bonheur, confie Rémy Girard.

«Ça a été un coup de foudre d’acteurs. D’ailleurs, je pense que ça transparaît dans le film. On ne se connaissait pas, mais dès les premiers moments, ça a été une compréhension… Une confiance aussi, il faut, avec des scènes difficiles à jouer. Ce sont des scènes d’émotions pures, il faut que tu sois à l’aise avec ta partenaire.

«Il y a quelqu’un qui lui a demandé si elle était impressionnée de jouer avec un acteur d’expérience comme moi. Elle a répondu : “T’as pas le choix d’être bonne!”» raconte-t-il dans un grand éclat de rire.

Une boutade, mais qui traduit bien la complicité des deux interprètes sur le plateau. Des moments qui donnent le goût à Rémy Girard de poursuivre sur son incroyable lancée.

«Je dis souvent aux jeunes : “Je te souhaite une carrière comme la mienne”!»

La sortie de Tu te souviendras de moi a été reportée à une date ultérieure.