Pourquoi je suis «dur» (la complainte des étoiles)

BILLET / Il y a quelques semaines, pour une entrevue avec un réalisateur, j’ai croisé son distributeur. Appelons-le Antoine. On parle cinéma. Évidemment. Après avoir échangé nos impressions sur la compétition au Festival de Cannes, Antoine me lance, au détour d’une phrase, «tu es dur dans tes critiques». J’aurais pu lui répondre «qui aime bien châtie bien» ou un truc du genre, mais mon interviewé est arrivé et j’ai pas eu le temps de m’expliquer. Aussi bien le faire ici.

À vrai dire, on me reproche parfois, à mots à peine voilés (même au Soleil), de ne pas succomber à la surenchère d’étoiles en vogue depuis quelques années. C’est vrai que ça fait beau sur une affiche, tous ces quatre ou cinq étoiles. Encore faut-il que le film les vaille.

Les maudites étoiles. Je trouve totalement injuste de réduire une œuvre sur laquelle des artistes et des gens de métier ont planché des mois, voire des années, à une cote. D’où l’importance de tenter d’écrire une critique avec une perspective et des nuances. Pour rendre justice au film, mais aussi en ayant en tête à qui s’adresse d’abord et avant tout le papier en question : les spectateurs.

Dans un monde idéal

C’est à eux que la critique est destinée, même si des propos constructifs peuvent contribuer à une réflexion chez les artistes concernés. Je vois à peu près 250 longs métrages en 12 mois. La moyenne des ours va combien de fois au cinéma en un an? À deux, trois reprises? Une demi-douzaine? Il faut que ça vaille la peine quand ils se déplacent. Et je ne voudrais surtout pas les induire en erreur.

Bien sûr, dans un monde idéal, les gens les fréquenteraient plus souvent. Mais leurs visionnements ne se limitent pas à la salle obscure. Il y a toutes sortes d’écrans et de possibilités maintenant. Certains films méritent un traitement particulier. Pas parce qu’ils sont visuellement démesurés. Parce qu’ils proposent, sur le fond et dans la forme, des émotions, une réflexion, un sentiment indéfinissable de toucher à quelque chose de plus grand que nous.

C’est sur ces longs métrages que je veux attirer l’attention. Il m’importe de ne pas diluer leur importance en distribuant à tout vent des étoiles.

En me reprochant d’être sévère, on oublie commodément quelques petites choses. À commencer par le fait que quand j’encense une œuvre, les lecteurs le remarquent. Et vont le voir. Ils peuvent parfois être déçus, mais avec le temps, ils s’ajustent en conséquence.

Oui, j’ai mes préférences pour les réalisateurs qui conçoivent le cinéma comme le 7e art et non pas comme un produit commercial qui doit battre des records au box-office...

Meneuse de claques

Reste que je mets tout le monde sur un pied d’égalité. Peu importe la provenance. Pas question pour moi de jouer à la meneuse de claques de notre cinéma. Je réserve le même traitement aux films québécois qu’américains, français, allemands, iraniens ou sud-coréens, peu importe le budget. M’importe ce qu’on voit à l’écran.

J’ai la chance de travailler à l’extérieur de Montréal. Et donc d’avoir une saine distance avec le milieu du cinéma québécois. On s’entend, le risque de froisser Nolan, Spielberg, Ozon, Tarantino ou Kechiche avec une mauvaise critique est proche du zéro absolu — ils ne me liront pas. Mais Xavier Dolan, Denis Côté, Rafaël Ouellet, Podz, Anne Émond ou Sophie Deraspe, c’est une autre histoire.

Ça ne m’empêche pas d’être franc. C’est une question de respect autant pour eux que pour ceux qui me lisent.

En fait, Antoine, je ne suis pas dur. Je suis honnête.