Dans Genèse, Philippe Lesage s'est attaqué à l’âge des premières expériences sexuelles, «où on se lance dans l’amour sans se méfier»

Philippe Lesage: la perte de l’innocence

Depuis sa première mondiale en août, à Lorcano, en Suisse, Genèse accumule les présences en festival et les récompenses. Pourtant, à 10 jours du lancement québécois, Philippe Lesage est «terrifié» à l’idée que Genèse passe inaperçu, un peu comme Les démons (2015), son film précédent. «J’espère que les gens vont aller le voir.» Nous aussi. Parce que ce drame sur la perte de l’innocence, à la fois délicat et puissant, touche une corde sensible en chacun.

Le réalisateur a de la suite dans les idées. Après le passage de l’enfance à l’adolescence, et ses premiers émois amoureux, il s’attaque maintenant à l’âge des premières expériences sexuelles, «où on se lance dans l’amour sans se méfier». Où le cœur bat très fort au moindre regard et où on est prêt à tout pardonner pour se retrouver dans les bras de l’objet de notre désir. «Ça arrive avec une certaine violence», explique-t-il en entrevue téléphonique.

Comme le film précédent, Genèse est en partie autobiographique. Il met d’abord en scène les expériences parallèles de Guillaume (Théodore Pellerin), pensionnaire dans une école secondaire, et de sa demi-sœur Charlotte (Noée Abita), qui commence le cégep. Alors que le premier se questionne douloureusement sur son identité sexuelle, la deuxième se laisse griser par l’expérience d’un garçon plus âgé, qui profite de la situation.

Philippe Lesage s’identifie autant à l’un qu’à l’autre. «Ce sont beaucoup des émotions que j’ai éprouvées. Quand on écrit, on laisse toujours un peu de soi-même.» Mais de l’intime, le cinéaste veut tendre à l’universel. Le succès remporté un peu partout sur la planète, dans une trentaine de festivals, lui donne raison.

«Je suis agréablement surpris de voir que ça touche beaucoup de monde, de différentes cultures et générations. Si les jeunes de 18 ans ne se retrouvaient pas dans le film, je serais déprimé. Ce que je préfère dans ces tournées de festivals, c’est de rencontrer le monde et de répondre à leurs questions, voir ce que ça suscite. Le fait qu’ils trouvent du sens à mon film, ça donne du sens à mon travail.»

D’où l’espoir (et la crainte) généré par sa sortie partout au Québec. Genèse est plus accessible sur le plan formel, croit-il, avec «plus de dialogues et d’humour», mélange «de légèreté et de moments plus dramatiques».

Louve d’or du meilleur film au 47e Festival du nouveau cinéma de Montréal, sa projection a suscité plus de rires qu’ailleurs. «Ici, les gens comprennent les subtilités du langage qui sont perdues dans la traduction.»

À dessein, Genèse n’est pas ancré dans une époque précise. Il y a quelque chose d’intemporel «dans la façon dont on vit les premières émotions». Il est toutefois catégorique. «Je n’éprouve aucune nostalgie.»

D’autant que les essais / erreurs de ses deux personnages se butent à l’épreuve du réel. Philippe Lesage a donc décidé d’utiliser un coda, un court récit avec deux jeunes ados dans un camp de vacances qui vient conclure le long métrage. Quitte à déstabiliser les spectateurs. «Je fais le pari qu’ils vont continuer à faire confiance au film.»

«Il y a bien des raisons pour lesquelles je voulais que le film se termine comme ça. Notamment parce que je trouvais ça beau de revenir à la genèse de la genèse, une histoire de premiers émois où juste tenir la main de quelqu’un, c’est la fin du monde. Je ne voulais pas finir sur une note misérabiliste.

«En littérature, on accepte plus ce genre de digression. Moins au cinéma. On ose moins jouer avec la structure. J’ai pris un malin petit plaisir à donner un coup de pied dans la machine, mais en respectant l’esprit du film. C’est une fin plus poétique. Et ça devient presque un documentaire. […] Je sais que les spectateurs vont se poser des questions, mais je trouve ça intéressant qu’ils s’en posent (rires).»

Le tourbillon de Genèse, depuis six mois, n’a pas empêché Philippe Lesage de faire ce qu’il adore : écrire. Si bien que son prochain film est déjà dans la machine avec, espère-t-il, un tournage à la fin de l’été.

On ne saura rien du titre, mais il consent à nous dire qu’il s’agit du point de vue d’un ado qui se rend compte que son mentor «est plein de faiblesses. Je m’attaque un peu au mythe du modèle parfait.»

Misant sur la musique folklorique des années 1960-1970 et «beaucoup moins autobiographique», «ce sera très différent».

On verra. En attendant, il y a Genèse à se mettre sous les yeux.

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L’effet Abita

La jeune actrice française Noée Abita joue un rôle important dans Genèse.

Une entente de distribution aux États-Unis est imminente pour Genèse. En France, le long métrage prendra l’affiche le 10 avril. Où il pourrait bien profiter de la présence de Noée Abita. La jeune actrice — elle aura 20 ans le 18 mars — a obtenu une certaine notoriété grâce au rôle-titre d’Ava de Léa Mysius, qui a fait tout un tabac au Festival de Cannes 2017. Après l’y avoir vue, le producteur du réalisateur la propose pour le rôle principal. Un heureux hasard : à deux semaines du tournage, l’actrice pressentie vient de se désister. La jeune femme accepte de se lancer «dans l’aventure» après avoir lu le scénario. «Elle n’avait jamais mis les pieds au Québec et venait faire un film avec un cinéaste plus ou moins connu, rigole Philippe Lesage. Là où le scénario pouvait peut-être faire peur à d’autres, elle, c’est le contraire. Elle voulait prendre le diable par les cornes, malgré la difficulté de certaines scènes». Éric Moreault