Pedro Ruiz, le réalisateur de Sur les toit Havane.

Pedro Ruiz sur les ailes d’un ange

Presque chaque ville de moindre envergure a son observatoire perché dans le ciel. Y monter est comme vivre un moment d’éternité. Mais il faut redescendre. À La Havane, une poignée de Cubains vivent en hauteur, sur les toits, dans des installations de fortune. Pedro Ruiz est allé à leur rencontre et en a rapporté un documentaire d’une fulgurante beauté poétique sur la condition humaine et la possibilité de trouver une parcelle de bonheur dans les endroits et les conditions les plus improbables.

Ce sont plusieurs séjours à Cuba qui lui ont inspiré son film. Une fascination naturelle — Ruiz est Vénézuélien d’origine. Pendant ses études universitaires, il travaille comme assistant pour une chaîne de documentaire nature, qui tournait en 16 mm. «J’ai voyagé partout», jusqu’en Patagonie.

Le jeune journaliste qu’il a été ensuite aimait partir en reportage dans les pays autour. Il rédigeait les articles et prenait les photos. Quand il a immigré au pays, en 2001, son expérience lui a permis de travailler comme photojournaliste au Devoir, pendant 14 ans.

Mais surtout d’obtenir une carte de crédit pour la première fois de sa vie, avec 15 000 $ comme limite. Pedro ne s’est pas acheté des électroménagers. L’autodidacte a fait un film : Animal tropical (2007), portrait de l’écrivain cubain Pedro Juan Gutiérrez. Qu’il a vendu à ARTV. Ce qui lui a permis de réaliser La dérive douce d’un enfant de Petit-Goâve, sur Dany Laferrière, couronné de quelques prix en 2009.

Une chose en amenant une autre, le voici donc assis au Clap où Sur les toits Havane ouvre le Mois du documentaire de Québec. Logiquement. Son documentaire est un portrait inusité de gens, pauvres matériellement mais riches spirituellement, qui vivent entre ciel et terre au cœur d’une capitale aussi belle qui décrépie.

Des «personnages» inusités (d’ex-policier ou espion, une révolutionnaire qui a connu le Che, le fils dissident de celui-ci, un rastafari…), personnages qu’il a pris le temps d’apprivoiser, sans caméra, au fil de longues discussions autour d’un repas ou d’une bière. Le cinéaste a ensuite capté leurs confessions, de façon naturelle, agrémentant le tout d’images filmées sur les toits qui rappellent certaines vues aériennes des Ailes du désir de Wenders (1987).

Les images filmées sur les toits rappellent certaines vues aériennes des Ailes du désir de Wenders (1987)

«Je ne voulais pas du romantisme bon marché même si c’est une ville mythique. Mais il y a un état ésotérique, en un sens. Finalement, je découvre que je marchais vers moi, confie le sympathique réalisateur à l’accent chantant. C’est un film sur la poétique de l’espace. J’enquête sur ces maisons de fortune, mais ils sont privilégiés de vivre dans cette canopée.

«J’ai trouvé un sens à cette constellation de personnages. Mais c’est un film qui vient d’ici, dit-il en se pointant le ventre. Car ces réalités que je montre, elles sont quand même interprétées à travers mon regard. Et les gens qui vont le voir vont l’interpréter à travers leur réalité à eux.»

La réalité de Pedro Ruiz, c’est celle d’un homme qui «n’est pas d’ici et plus de là-bas [au Vénézuéla]. Il faut que je continue à me sculpter un espace dans le monde.» Mais il se rassure : ses jeunes enfants sont on ne peut plus Québécois (et trilingue, leur mère venant d’Ontario).

C’est peut-être ce statut particulier qui lui a permis de faire ce portrait humaniste avec, en filigrane, l’évolution d’une société qui change lentement après 60 ans d’un gouvernement révolutionnaire.

«C’est une étude de la condition humaine. C’est ce qui fait qu’il est universel. On montre la beauté à travers les plans lumineux, on évoque la tendresse à travers les révélations des personnages sur leur misère et on évoque la douleur. Pourquoi? Parce que je montre la précarité de la vie.»

Ces gens qui vivent sur les toits, certains sans en descendre jamais (on leur apporte ce dont ils ont besoin), «c’est une île dans une île. Un espace de liberté, mais limité. Ça me donnait un espace magnifique pour jouer, comme créateur. Je vole avec.»

Cuba n’est jamais loin dans la vie de Pedro Ruiz. Il prépare un documentaire pour les 50 ans de la Crise d’octobre sur Jacques Lanctôt. Où s’était réfugié l’ex felquiste après l’enlèvement de James Richard Cross? À Cuba, bien sûr.

C’est d’ailleurs son amour pour la contrée de Castro, et son documentaire Animal tropical, qui lui ont permis de se lier d’amitié avec Jean Fugère. Les récits de l’ancien animateur et critique littéraire québécois sur sa vie à Cuba ont aussi servi de déclencheur pour Sur les toits Havane.

Dans le film, Fugère raconte une agression survenue à Cuba, il y a une dizaine d’années, qui lui a sauvé la vie! Forcé d’aller à l’hôpital pour soigner ses blessures, on lui découvre… un cancer. L’homme réside maintenant sur l’île.

Lui, comme les autres, qui peuplent le documentaire «ont tous des histoires incroyables».