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Nathalie Baye et Nicolas Maury jouent un duo mère-fils dans <em>Garçon chiffon</em>.
Nathalie Baye et Nicolas Maury jouent un duo mère-fils dans <em>Garçon chiffon</em>.

Nicolas Maury : Filmer le visage de Nathalie Baye

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
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Nathalie Baye occupe une place prépondérante dans le premier long métrage de Nicolas Maury. Une mère, mais pas n’importe laquelle : celle de Maury, l’acteur, qui joue le Garçon chiffon de sa comédie aux accents psychodramatiques. À l’écouter en entrevue, on pourrait le croire quand il raconte son envie de filmer le visage de son actrice pour «se rapprocher d’elle». Mais il y a plus : un désir de réparation!

Le Français insiste : «La fiction répare la réalité.» Et il en a fait le thème principal de son histoire, celle de Jérémie, un jeune trentenaire dont la carrière ne décolle pas. Ce qui lui laisse beaucoup de temps pour s’imaginer que son copain le trompe.

Dépité, il quitte Paris et retourne chez sa mère, dans le Limousin. Pour se réparer, évidemment.

Nicolas Maury choisit Nathalie Baye pour incarner cette figure maternelle. Pourquoi? Il a de la difficulté à répondre, cherche ses mots, trouve que c’est compliqué à expliquer. Puis se lance : «C’est un visage au paysage changeant. Elle est à la fois très concrète et très abstraite. […] Je voulais m’approcher d’elle.»

Le duo s’était croisé sur le plateau de Dix pour cent, sans plus. Elle, icône du grand écran, quatre fois César d’interprétation, qui jouait… la mère dans Juste la fin du monde (2016) de Xavier Dolan. Lui, acteur montant qui mène une prolifique carrière au cinéma, à la télé et au théâtre.

Ils sont maintenant assis ensemble dans la loge d’un hôtel parisien pour une entrevue en visioconférence. Nicolas Maury visiblement inquiet de discuter avec des journalistes. Vrai que Garçon chiffon détonne. Son protagoniste dépressif, jaloux maladif, agace ou ravit, c’est selon. Il a tout de même obtenu le sceau de la sélection officielle Cannes 2020 et été nommé au César du meilleur premier film.

Passer derrière la caméra n’est pourtant pas une envie subite. En fait, celle-ci remonte à son enfance alors que Nicolas Maury se racontait des histoires en jouant dans sa chambre. «De là à dire que je réaliserais, il y a un énorme pas. C’est une continuité. Ça ne vient pas contredire ce que j’étais avant. Par contre, ça me répare avec beaucoup de choses.»

Il a beau se draper de fiction, ce premier essai demeure très personnel. S’il lui a fait du bien, croit-il que Garçon chiffon peut en faire autant avec ses spectateurs? «C’est peut-être un peu présomptueux», murmure Maury. «Réparer, je ne sais pas. Mais prendre conscience. La jalousie, c’est quelque chose qui ronge. Je pense que c’est un film qui peut faire du bien», soutient Baye, discrètement élégante dans un chandail blanc à col noir.

La jalousie. Celle qui naît de l’insécurité et d’une dépendance affective. Ou de la blessure de la tromperie. Réelle ou imaginaire.

«J’ai été jalouse comme tout le monde, mais ça ne m’a jamais envahi, souligne Nathalie Baye. Par contre, j’ai beaucoup souffert de la jalousie de certains de mes compagnons. À chaque fois, que j’ai eu des crises de jalousie, la personne était complètement à côté de la plaque (rires). C’est épouvantable de se justifier de quelque chose qu’on n’a pas fait. Comment voulez-vous vous en sortir?»

Jérémie tentera de se réparer auprès de sa mère.

Justement, Nicolas Maury a voulu «présenter un nouveau visage de la jalousie». Rien de moins. «J’ai vécu cet état d’inquiétude, qui est un mot trop faible. On a l’impression, quand on est jaloux, de vraiment voir. Des fois, on voit ce qui n’est pas alors que, des fois, on voit ce qui est — c’est bien ça le problème.

«Si on décortique la moindre chose, ça peut rapidement devenir un enfer. Mais ce n’est pas non plus à bannir : c’est le symptôme d’autre chose. C’est un chemin très épineux, une façon de rencontrer, pas forcément folle ou irrespectueuse pour l’autre, de prendre à bras le corps le désastre aussi dans cette société qui dit qu’il faut être comme ça dans son travail, comme ça dans son couple ou dans sa famille.

«Jérémie [son personnage], ce qui est assez beau, c’est que c’est la même personne tout le temps. Jusqu’à l’insupportable. J’ai voulu témoigner de cette jalousie qu’on ne doit pas seulement voir comme un vilain défaut, un péché même.»

Comme Xavier Dolan

Voilà pour le fond. Côté forme, Maury a porté un soin indéniable à filmer Nathalie Baye, bien sûr, mais aussi Arnaud Valois (son copain) et Laure Calamy, qui a le droit à une scène mémorable de pétage de plomb.

«J’ai joué ou tourné avec des partenaires comme Xavier Dolan, c’est passionnant d’être dirigé par un acteur qui réalise. Il y a cette expression : “On est du métier.” Nous avons un langage commun, qui est irremplaçable. Il y a des réalisateurs qui ne sont pas acteurs qui ont plus de mal à nous parler», estime Nathalie Baye.

Puisqu’on évoque le cinéaste québécois, il y a des parentés, dans un tout autre registre esthétique, avec J’ai tué ma mère, dans cette idée de vouloir exister à l’écran. La comparaison fait tiquer Maury, probablement par peur qu’on lui accole une étiquette de drama queen, qu’il ne peut raisonnablement éviter.

Il s’en défend, d’ailleurs : «Je suis plus proche d’un cinéma asiatique. Je suis très inspiré par Hong Sang-soo, par [Hirokazu] Kore-eda, par ces histoires humaines, trop humaines», explique-t-il en citant aussi Judd Apatow pour sa «gourmandise des seconds rôles». Mais «j’aime les dialogues. Peut-être avons-nous cette chose en commun», concède-t-il ensuite.

«Ils sont très différents», souligne son actrice. Certes. Maury n’a pas la personnalité flamboyante ni l’esthétique correspondante comme en témoigne Garçon chiffon. Et il a surtout attendu beaucoup plus longtemps avant de se lancer à l’eau.

«Un premier film, c’est quelque chose de très particulier, relève Nathalie Baye. Nous avions une bonne équipe et tout le monde avait le goût de donner le meilleur de ce qu’il pouvait. C’est un terme galvaudé, mais il avait quelque chose d’assez magique. Je pense que tout le monde était assez conscient que nous faisions un film important. Je n’ai pas toujours senti ça sur d’autres films.»

Garçon chiffon prend l’affiche et sera offert en vidéo sur demande à compter du 9 avril