Le documentaire permet de voir de nombreuses scènes de Kanata.

Lepage au Soleil — À l’origine de Kanata: L’envers du décor ***

CRITIQUE / Hélène Choquette ne pouvait pas se douter en commençant son documentaire, en août 2016, de la controverse qui allait éclater deux ans plus tard autour de Kanata. Aurait-elle fait un autre film si elle avait su? Peu importe. Ce qui compte, c’est que Lepage au Soleil — À l’origine de Kanata témoigne sans a priori de tout le processus de création de Robert Lepage et du Théâtre du Soleil. Loin du bruit médiatique, il permet aussi de mieux cerner le contexte de production d’une pièce qui n’aura jamais vu le jour dans sa forme initiale.

Un petit rappel : au printemps 2016, le célèbre dramaturge est invité à diriger la troupe de la légendaire Ariane Mnouchkine — une première en 54 ans d’existence. Une troupe qui comprend 36 comédiens sur scène, d’environ 25 nationalités différentes. Comme dit Maurice, l’un des acteurs, le Théâtre du Soleil est une espèce de concentré du monde.

Lepage, qui veut examiner les relations entre les Occidentaux et les Premières Nations au Canada sur deux siècles, y voit une occasion. Puisqu’il ne peut intégrer d’autres acteurs, nommément des autochtones, le créateur cherche à puiser dans les expériences de chacun pour tisser des liens. Mais pas avant une extensive démarche très respectueuse de recherche et de rencontre avec les premiers concernés. Bref, de dialogue.

Après chacun de ces rendez-vous, la réalisatrice a pris soin de faire des entrevues avec les acteurs afin que ceux-ci puissent témoigner des similarités avec ce qu’il est advenu dans les pays qu’ils ont quittés (ou fuis) — violence, extermination, assimilation...

«Le théâtre, c’est aller vers l’autre en s’appropriant son corps, sa culture.» Pour tendre vers l’universel. On voit, en répétition, que Lepage sait très bien que la démarche risque de cristalliser des accusations d’appropriation culturelle. D’où sa volonté d’évoquer perte d’identité et métissage dans Kanata.

Plusieurs échanges sont éclairants, voire bouleversants. Ceejay, qui réside à Vancouver, explique notamment sa descente aux enfers, où elle a notamment échappé aux griffes de Robert Pickton, le tueur en série qui a assassiné plusieurs dizaines de femmes entre 1978 et 2002…

Tout au long du documentaire, dans un montage chronologique, le spectateur est amené à voir plusieurs extraits de scènes des trois actes de Kanata, qui devait être jouée en Europe et au Canada. La polémique aura eu raison de la pièce (une version remaniée, avec un seul acte des trois actes et la moitié des acteurs, fut présentée à Paris en décembre 2018). C’est, assurément, ce qui fait de Lepage au Soleil un document précieux.

Mais pas seulement. Il s’avère éclairant, disions-nous. On peut toutefois se demander s’il n’aurait pas eu lieu de faire un véritable bilan et de l’intégrer au documentaire.

Le tournage s’est achevé en février 2018. Lors d’une ultime rencontre avec les acteurs, Robert Lepage s’est dit «très fier» du travail accompli. On aurait aimé avoir son point de vue, et celui des acteurs du Théâtre du Soleil, après la polémique. Avec un peu de recul, à la caméra. Notamment sur les questions de la liberté d’expression et artistique.

Ce que je retiens de Lepage au Soleil, c’est surtout la volonté d’un artiste sensible qui a voulu témoigner de la souffrance et de l’oppression subies par les Autochtones depuis la colonisation. On peut exprimer son désaccord sur la forme et le fond, à condition d’avoir vu le résultat…

On peut au moins en avoir un aperçu avec le documentaire d’Hélène Choquette, œuvre libre de toute influence. Et saluer le courage de la réalisatrice d’avoir terminé son film, malgré tout.

Au générique

Cote : ***

Titre : Lepage au Soleil — À l’origine de Kanata

Genre : Documentaire

Réalisatrice : Hélène Choquette

Classement : Général

Durée : 1h34

On aime : la magie des extraits de Kanata. Les entrevues éclairantes. La sensibilité de la démarche documentaire.

On n’aime pas : la conclusion en queue de poisson.