Un trio de policiers va mettre le feu dans la poudrière que constitue un quartier de la banlieue parisienne...

Le film de la semaine: Les misérables ****

CRITIQUE / «Les Misérables» se classe dans la catégorie plutôt rare des œuvres cinématographiques aussi percutantes que pertinentes. Le premier long métrage de Ladj Ly a remporté un fort mérité prix du jury au Festival de Cannes 2019. Réalisé avec brio et beaucoup d’acuité, le drame social nous plonge au cœur de la difficile cohabitation entre les laissés pour compte et l’ordre établi dans une banlieue parisienne — qui pourrait bien être à Montréal…

Le film s’ouvre avec des séquences immersives de la foule en liesse sur les Champs-Élysées après la victoire de la France à Coupe du monde de soccer 2018 — un moment de liberté, d’égalité et de fraternité. Et se termine avec un terrible face-à-face, d’une tension presque insoutenable entre un policier et un ado victime d’une bavure, aveuglé par son désir d’en découdre.

Entre les deux, le réalisateur français démontre patiemment, sans jamais appuyer sur le crayon, les dynamiques à l’œuvre qui font de Montfermeil une véritable poudrière. Dans laquelle les flics vont mettre le feu…

Chris (Alexis Manenti), policier imbu de son autorité, et Gwada (Djebril Didier Zonga), son partenaire taciturne, encadrent Stéphane (Damien Bonnard), qui débarque de la tranquille Cherbourg pour se rapprocher de son fils et de sa mère.

Le trio entame une tournée du quartier dévasté par la drogue, partiellement repris en main par les Frères musulmans. Une occasion pour le réalisateur, par le regard de Stéphane, de dresser un état des lieux et de ses personnages-clés.

Ladj Ly entre ensuite dans le vif du sujet. Pendant une interpellation de routine, alors que les policiers sont harcelés par un gang de jeunes, Gwada panique et tire à bout portant une balle en caoutchouc au visage d’Issa (Issa Perica). L’accident est filmé par un drone.

Chris veut à tout prix récupérer la carte-mémoire embarrassante. Stéphane (notre délégué) se trouve pris entre la solidarité envers ses confrères et ses problèmes de conscience. Cruel dilemme…

Car le réalisateur français prend soin d’éviter tout manichéisme. Il aurait été plus facile d’aider le spectateur à prendre parti. Il le peut difficilement à moins d’avoir des partis-pris. Même dans ce cas, Les Misérables ne laisse personne indemne, à l’image de ses protagonistes qui doivent se battre avec leurs convictions autant qu’avec la situation.

Ladj Ly prend bien soin de suivre en parallèle les trois flics qui patrouillent dans le secteur et les différentes «factions» du quartier. Son long métrage coup-de-poing, à la fois film politique, drame social et suspense, illustre avec beaucoup d’acuité la vie intenable des habitants abandonnés à leur sort, et donc aux mains de profiteurs, et ceux qui tentent de maintenir un semblant d’ordre.

La maîtrise technique du réalisateur, qui multiplie mouvements (justifiés) de caméra et plans inhabituels, s’y révèle captivante, bien servie par un montage efficace.

La réussite repose aussi sur les épaules de Damien Bonnard, qui offre une interprétation impeccable.

Bien sûr, Ladj Ly n’invente rien. Jean-Claude Brisseau (De bruit et de fureur, 1988) et Mathieu Kassovitz (La haine, 1995, auquel Les Misérables fait allusion), entre autres, ont évoqué le désespoir des jeunes banlieusards. À la différence près que le réalisateur d’origine malienne a grandi sur place. Son témoignage à un aspect documentaire qui lui confère sa force de frappe.

Mais le plus désespérant est que les constats restent pratiquement les mêmes après tout ce temps. Là comme ici.

Les Misérables demeure un candidat logique à l’Oscar du meilleur film international (même si Parasite va l’emporter). Gros succès critique et public en France, il n’y a aucune raison que ce long métrage n'obtienne au Québec la reconnaissance qu’il mérite. Un incontournable.

Au générique

Cote : ****

Titre : Les Misérables

Genre : Drame social

Réalisateur : Ladj Ly

Acteurs : Damien Bonnard, Alexis Manenti, Djebril Didier Zonga

Classement : 13 ans +

Durée : 1h45

On aime : presque tout.

On n’aime pas : pas grand-chose.