Emmanuel (Swann Arlaud) est un homme fragile et marqué qui ne s’est jamais remis des sévices malgré le support de sa mère.

Le film de la semaine: Grâce à Dieu ****

CRITIQUE / Il y a un verset de la Bible dans lequel Jésus dit : «Laissez venir à moi les petits enfants.» De toute évidence, certains membres du clergé en ont perverti le sens. Grâce à Dieu, film magistral de François Ozon sur les actes pédophiles d’un prêtre français, s’évertue à en démontrer les conséquences sur une portion des quelque 70 victimes, des années après les faits.

Son puissant drame donne encore plus froid dans le dos puisqu’il est tiré de faits réels qui se sont déroulés à Lyon, ces dernières années (seul le nom des victimes a été modifié).

Il s’amorce avec Alexandre (Melvil Poupaud). Ce quadragénaire épanoui aux cinq enfants se rend compte que le père Bernard Preynat (Bernard Verley), qui a abusé de lui alors qu’il était scout, œuvre encore auprès d’enfants. Le bon catholique pratiquant amorce une correspondance avec le cardinal Barbarin (François Marthouret) en lui demandant d’agir avec vigueur.

Devant son inaction, il dépose une plainte anonyme. La police remonte alors vers une autre victime, François (Denis Ménochet). Devenu athée, ce dernier décide de témoigner devant les médias et de créer une association, La parole libérée. Ses actions font boule de neige.

Cette prise de parole ne vient pas sans de profondes répercussions dans l’entourage des victimes, notamment chez les parents qui doivent faire un examen de conscience sur leur conduite il y a plus de 30 ans...

En épousant le point de vue des victimes, François Ozon expose aussi la volonté des hautes instances ecclésiastiques de minimiser les faits en utilisant une stratégie d’évitement et d’atermoiement pour protéger l’institution. Ce qui est d’autant plus révoltant que l’agresseur reconnaît volontiers son penchant pour les enfants — on le laisse pourtant continuer...

Cette démonstration implacable, dont on connaît pourtant, dès le début, la triste vérité, prend néanmoins des allures de suspense grâce au grand talent d’Ozon à la réalisation. Moins ostentatoire que dans des films comme Une nouvelle amie (2014) ou Dans la maison (2012) et plus dans la lignée discrète de Frantz (2016), sa mise en scène est plus épurée, au service du récit, mais terriblement efficace.

D’autant qu’il l’a construit comme une course en trois temps où les protagonistes se passent le relais. Cette montée dramatique superbement orchestrée débute avec Alexandre, qui croit encore à l’Église. Après cette mise en place, Ozon enchaîne avec François, dont la véhémence (il rue dans les brancards) et la volonté de tout rendre public vient ajouter une tension et de l’action.

Alexandre (Melvil Poupaud) demeure un bon catholique pratiquant malgré les abus qu'il a subis.

La table est mise pour l’arrivée d’Emmanuel (Swann Arlaud), homme fragile et marqué qui, contrairement aux deux autres, ne s’est jamais remis des sévices. Il est marqué au fer rouge, diminué physiquement et psychologiquement, malgré sa grande intelligence et sensibilité.

Son témoignage agira comme une véritable catharsis, autant pour le personnage que pour le spectateur. Ce dernier acte est proprement bouleversant.

Grâce à Dieu est un film nécessaire. Rejetant tout sensationalisme et avec humanisme, François Ozon témoigne de la réelle souffrance de ces hommes abusés dans leur tendre enfance. Il le fait avec doigté et avec une subtile direction d’acteurs (les trois acteurs principaux sont remarquables). Les quelques retours en arrière où le père Preynat commet l’irréparable ne montrent pas, ils évoquent. Ça demeure révoltant.

Au lieu de se livrer à une charge à fond de train, le cinéaste a fait confiance à l’intelligence du spectateur — qu’il soit catholique ou pas.

Il faut espérer que l’Église saura en prendre acte et que ce film pourra contribuer à de véritables changements, au-delà des belles paroles du pape François à ce sujet.

Le titre fait d’ailleurs référence à des paroles prononcées par le cardinal Barbarin dans une conférence de presse, lorsqu’il soulignait que les crimes du père Preynat étaient prescrits «grâce à Dieu»...

Ce 18e long métrage de François Ozon (en 20 ans!) a remporté le Grand Prix du jury à la récente Berlinale.

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Au générique

Titre : Grâce à Dieu

Cote : ****

Genre : Drame

Réalisateur : François Ozon

Acteurs : Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud

Classement : Général

Durée : 2h17

On aime : le doigté de la réalisation. L’humanisme et l’intelligence du propos. La démonstration implacable. Le jeu accompli des acteurs principaux.

On n’aime pas : —