Micheline Lanctôt ne baisse pas les bras, mais «Une manière de vivre» pourrait bien être son dernier film.

Le début de la fin pour Micheline Lanctôt...

Micheline Lanctôt refuse de déposer les armes du cinéma indépendant et intelligent. Et ce n’est pas un prix Jutra hommage pour l’ensemble de sa carrière, il y a cinq ans, qui a ralenti ses ardeurs. La réalisatrice de 72 ans, figure de proue de notre cinéma, revient à la charge avec «Une manière de vivre», sur trois personnes dont la vie sera bouleversée lorsque leurs trajectoires vont se bousculer. Sauf que, malgré tout, ce 10e long métrage pourrait bien être le dernier dans les circonstances actuelles.

Q On ne se trompe pas beaucoup en affirmant qu’Une manière de vivre est né de votre propre fascination pour le philosophe Spinoza?

R Oui (pause). Indirectement puisque le projet avait une tout autre forme, mais ç’a abouti à cette histoire-là. Mes lectures ont nourri une réflexion sur l’éthique humaine. […] À l’origine, Spinoza était plus présent. Parce que c’est un personnage de film, très énigmatique. Je suis parti sur ces traces aux Pays-Bas, mais il en a laissé très peu de son passage sur Terre à part ses écrits. Mais en raison des contraintes budgétaires, je n’ai pas été capable de faire ce que je voulais avec ce personnage-là, qui aurait dû être plus présent. Au lieu, il y a cette table ronde plus abstraite.

Q Ce qui explique donc cette table ronde d’universitaires où on discute d’un point de vue philosophique sur l’éthique, ce qui demande un certain courage comme réalisatrice?

R Courage, je ne sais pas, mais j’espère que les gens vont trouver ça intéressant. C’est un discours plus intellectuel, mais le restant du film, ce n’est pas ça du tout. Et je trouve pertinent de faire de lien entre ce qui est dit à cette table et ce qui arrive aux personnages ensuite.

Q Ces trois personnages, une psychothérapeute rigide, Gabrielle sa fille boulimique et un expert de Spinoza, sont liés par le mal-être qui les habite et leur cheminement vers une certaine paix d’esprit. Est-ce que je me trompe?

R Non, c’est exactement ça. Ils ont quelque chose à se reprocher et cherchent ce qui ne va pas dans leur vie.

Q Qu’est-ce qui vous intéressait comme cinéaste à montrer ce cheminement?

R Ça fait des années que je m’intéresse à l’éthique. Mon film précédent Autrui (2014) posait la question de l’altruisme : comment arrive-t-on à l’aide sincère avec toutes les complications que ça suppose? Là, c’est l’idée d’essayer de se comporter de la meilleure façon qui soit et de se pardonner les moments où on n’a pas été à la hauteur. C’est la trajectoire des personnages — qui ont vraiment quelque chose à se reprocher. Comme tout le monde. Dès fois, on arrive à passer par-dessus, dès fois, ça nous hante longtemps.

Q Ce film s’inscrit évidemment dans le prolongement d’Autrui. Après tout, les deux personnages principaux y vivaient aussi un mal-être assez évident...

R La vie n’est pas facile pour personne. Il faut essayer de s’en tirer de la meilleure façon possible. Dans Pour l’amour de Dieu (2011), ce sont deux religieux qui sacrifient leur amour pour honorer leurs vœux. Il y a aussi une préoccupation éthique. C’est quelque chose auquel je réfléchis beaucoup : qu’est-ce être humain? Et quelle est la meilleure façon de se comporter? C’est essentiellement le message de Spinoza : comprendre qui on est et être le meilleur possible, avec ses limites.

Q Vous exprimez depuis tout à l’heure cette fascination, mais quelles sont ses origines?

R Ça fait longtemps, longtemps. Je suis de la génération qui a balancé l’Église catholique, la morale religieuse a pris le bord aussi. Il y a une grande différence entre la morale et l’éthique. L’éthique, c’est individuel. La morale, c’est un assortiment de codes auquel on adhère. Quand l’Église catholique a foutu le camp, ma génération a longtemps cherché comment se comporter de façon «légitime». La majorité a eu à se reconstruire un système de valeurs à partir de leurs expériences personnelles. Cette préoccupation a mené à la plupart de mes films.

Q Ce rejet de l’Église catholique a aussi généré une brisure dans la transmission entre générations. Dans votre film, Gabrielle, boulimique, mais aussi prostituée de luxe à l’insu de tous, est à la dérive, comme si la jeune femme n’avait plus aucun système de référence moral…

R Son compas moral est affolé. Elle ne sait pas du tout comment gérer sa vie. Ça correspond à une génération qui est beaucoup plus sollicitée par le monde et plus facilement déboussolée par ce qui s’y passe. De la barbarie, il y en a partout — ça doit finir par les atteindre. Ma génération était relativement protégée : nous n’avions pas accès à toute cette information. Je me rappelle très bien du moment où je me suis rendu compte qu’indépendamment de la morale, on avait une boussole éthique. J’avais amené mes enfants voir la tombe de mon père. Mon fils, qui était très jeune, sautillait sur les tombes. Ma fille, qui n’avait pas dix ans, lui a dit : “arrête, ça ne se fait pas”. Je n’ai jamais parlé de ça avec elle avant. C’est venu spontanément. Ça m’a tellement frappé : où a-t-elle pris que ça ne se fait pas? Ç’a amorcé ma réflexion sur ce compas qui n’est pas lié à la religion ou à un autre système de valeurs. C’est ce que Spinoza a passé sa vie à essayer de comprendre. D’ailleurs, il est très à la mode depuis dix ans. Il y a quelque chose dans son enseignement qui touche les jeunes. C’est assez curieux.

Q De ce que je constate, la philosophie gagne en popularité, d’ailleurs, auprès des jeunes…

R Oui, parce qu’ils ont besoin d’un cadre, d’être rassuré quant à la complexité du monde, mais aussi sur leurs valeurs, leurs idées… Ce qu’il y a de fabuleux chez Spinoza, plus particulièrement, c’est qu’il n’y a pas de bien ou de mal, mais une façon d’être un meilleur être humain. Il fait abstraction de cette immense culpabilité judéo-chrétienne qu’on porte depuis des siècles. Et ç’a, je pense, un effet extrêmement libérateur.

Q Il y a un lien assez visible avec vos films, en général, et celui-ci, en particulier : vous laissez une large part d’interprétation au spectateur?

R Oui. Je tiens le spectateur pour intelligent. Antonioni disait que c’est le spectateur qui crée son propre film. Je trouve ça extrêmement important de laisser au spectateur sa marge d’interprétation sinon, on tombe dans le format. C’est rassurant, mais ça ne permet pas de réfléchir. Quand on s’investit dans un film et qu’on essaie d’y apporter du sien, on est plus en mesure de l’apprécier.

Q Après le rôle principal dans Autrui, Robin Aubert fait une apparition dans Une manière de vivre et vous avez joué dans Les affamés, qu’il a réalisé en 2017. Je crois que vous avez un lien particulier?

R On s’aime beaucoup (rires). Il m’en a voulu à mort pour le rôle de l’itinérant [dans Autrui] parce que ça l’a tellement perturbé. Y a été six mois sans être capable de fonctionner tellement ç’a l’a brassé. On est resté très solidaire après ce film et lié par cette complicité. Chaque fois que j’ai la chance, j’essaie de travailler avec lui. Parce qu’il est authentique.

Vous avez arrêté l’enseignement de la direction d’acteurs à l’Université Concordia après 36 ans. Votre premier long métrage, L’homme à tout à faire, est sorti en 1980. Est-ce que vous avez encore le goût de tourner?

Pas dans les conditions dans lesquelles j’ai tourné tous mes films, sans argent, sans ressource. Ça, je suis un peu tannée. Mais, bon, c’est un métier que j’adore. C’est sûr que je n’en serai pas très loin.

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TOUJOURS ENGAGÉE

L’engagement de Micheline Lanctôt est indéfectible. En juin dernier, elle cosignait une lettre ouverte, avec plusieurs producteurs, où elle s’inquiétait des «dérives»dans la gestion des fonds publics à la SODEC, notamment pour les jeunes créateurs. Cinq mois plus tard, la réalisatrice persiste et signe. «Il y a quelque chose qui ne va pas bien dans l’industrie [du cinéma]. Il y a un engorgement des programmes, un manque d’argent… Et pour tous les secteurs : ça touche aussi le fait qu’on manque d’écrans pour sortir nos films, qu’on se tire dans le pied quand ils prennent tous l’affiche en même temps… Moi, j’ai donné. Ça fait des années que je milite. C’est une démarche de jeunes producteurs essentiellement, mais je leur ai offert mon appui de “senior”. On perd beaucoup de talents en raison des pratiques actuelles qui sont, disons-le, incohérentes!»

Une manière de vivre prend l’affiche le 1er novembre