La réalisatrice Monia Chokri et l'actrice Anne-Élisabeth Bossé étaient présentes à Cannes pour la première mondiale de La femme de mon frère.

La grande émotion d’Anne-Élisabeth Bossé

CANNES — Le temps était maussade 48 heures après la présentation de «La femme de mon frère» au 72e Festival de Cannes, mais Anne-Élisabeth Bossé rayonnait. Sa prestation remarquée dans le rôle principal de la comédie dramatique de Monia Chokri lui a valu de beaux compliments.

«C’est dur, recevoir autant d’éloges. On ne pleurera pas là-dessus, il y a de plus grands drames que ça, dit-elle avec une pointe d’ironie. Mais c’est pas facile d’accueillir tout ça avec sérénité et présence d’esprit. Ça m’émeut. Pis je veux tellement bien faire. Même là-dedans. C’est trop.»

Profil aquilin, sourire franc, la brune dans un ensemble bourgogne digérait à peine l’expérience à Cannes, assise en compagnie de Monia Chokri, sur la plage de la Croisette. La Québécoise de 34 ans a ressenti un peu d’anxiété le soir de cette première mondiale. Le Festival est un forum international prestigieux, avec un immense rayonnement.

«On s’expose à la critique, c’est des choix qu’on fait en faisant ce métier-là, il faut vivre avec», estime celle qu’on a pu voir au petit écran (Série noire, Les Simone) et au cinéma (Félix et Meira, La passion d’Augustine).

Reste que cette fois, tout le long métrage repose sur ses épaules. Elle y interprète Sophia, docteure en philosophie qui, à 35 ans, se retrouve en pleine crise existentielle. Et dois aller vivre chez son frère psy Karim (Patrick Hivon). Leur relation fusionnelle est mise à rude épreuve lorsqu’il tombe amoureux.

Un rôle qui a fait des vagues. Dans les médias, certains ont tiqué sur cette adulescente qui devrait se secouer. D’autres se sont émus de sa vulnérabilité. «J’ai juste l’impression d’avoir écrit le portrait d’une femme normale, de femmes que je vois autour de moi. Je suis surprise qu’en 2019, un personnage féminin qui ne soit pas dans la séduction, ça étonne», souligne Monia Chokri.

Anne-Élisabeth Boss croit que son ego est blessé, n’ayant pas obtenu son poste de prof à l’université. «Elle sait rationnellement qu’elle ne devait pas vivre une telle jalousie envers son frère. C’est plus fort qu’elle. Le défi, c’était de la rendre attachante et d’aller loin dans la vulnérabilité.»

Une fois le scénario en bonne route, Monia Chokri a presque tout de suite pensé à sa «très grande» amie — elles sont de la même promotion du Conservatoire d’art dramatique de Montréal (2007).

«Elle s’est vraiment imposée comme la seule qui pouvait porter ça, explique la scénariste-réalisatrice. On l’aime d’office, elle a cette sorte de sympathie naturelle. À partir de ce moment, ça m’a donné un autre souffle d’écriture. Vu que c’est une grande actrice, je pouvais pousser plus loin.»

Celle qui rêvait «d’un grand rôle au cinéma, avec un scénario aussi fort» n’a pas hésité. Même si avoir son amie en «position d’autorité» demandait (un petit moment) de réflexion. Monia avait déjà dirigé Anne-Élisabeth dans le formidable Quelqu’un d’extraordinaire (2014), court métrage présenté dans une cinquantaine de festivals, mais «ça déployait sur moins longtemps».

Étant une actrice, «Monia me dirigeait vraiment bien. C’était limpide. En plus, on a la même vision de la comédie. Je pouvais finir ses phrases.»

La complicité était moins évidente, au départ, avec Patrick Hivon. Anne-Élisabeth est l’épicentre du film autour duquel gravite sa famille, et la femme de son frère. «Patrick est très séduisant, mais jamais dans la séduction. Il est aimant et aimable», explique Monia — ce qui était parfait pour son personnage de charmeur impénitent.

Sauf que les deux acteurs se connaissaient vaguement. «Je l’ai vraiment découvert en tournant. On a développé une super complicité et une grande fraternité. C’est un partenaire en or. Il avait toujours un grand souci de mon état, il m’apportait des choses qui pouvaient m’aider. C’était très généreux. Il aurait pu se concentrer sur sa partition, il me donnait de l’amour.»

Une collaboration salutaire pour interpréter ce rôle qui, bien souvent, ne l’avantage pas beaucoup. «J’ai complètement laissé aller mon image, pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur du scénario, mais pour le pire de mon image. Je pense que c’est ce que les femmes aiment dans le film : se faire représenter de façon authentique.»

Le «sacrifice» en a valu la peine. «Après tout, je me retrouve à Cannes. Ça me flatte. J’ai toujours rêvé de ce métier. Y a rien qui me destinait à me rendre là. Dès fois, la vie amène des choses encore plus grandes que les rêves que je pouvais porter.»

Monia Chokri

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UN ACCOUCHEMENT PUBLIC

Présenter La femme de mon frère en ouverture de la section Un certain regard du Festival de Cannes a profondément marqué Monia Chokri. Ce film, «c’est cinq ans de ma vie. J’avais l’impression que je venais d’accoucher devant tout le monde. Et que j’étais avec mon soluté dans ma chambre d’hôpital et qu’il y avait 1000 personnes devant moi. C’est plus grand et le plus beau projet de ma vie. Ça représente une grande fierté.» D’autant qu’elle a gagné un prix coup de cœur (ex æquo).

La native de Québec aurait pu se contenter de faire l’actrice — on l’a vu chez Xavier Dolan, dans Les affamés de Robin Aubert, mais aussi dans des longs mérages indépendants français et belges. «J’avais envie de raconter des choses, une histoire. De me mettre en danger comme artiste. J’aime apprendre, même quand je joue. Ça m’intéresse pas de faire toujours la même chose. Un film, c’est mobiliser sa créativité à 100%.» 

Monia Chokri ne l’a pas fait que pour elle, mais dans une optique plus vaste. «J’ai envie que les femmes aiment ce film. Tant mieux si c’est le cas pour les hommes aussi. Mais j’ai envie d’impressionner les femmes.» Éric Moreault

La femme de mon frère prend l’affiche le 7 juin