John Waters

John Waters: le cinéaste du trash devenu «respectable»

THESSALONIQUE — John Waters, le «roi du trash» autoproclamé pour ses films au comble du mauvais goût, s’étonne d’être devenu «respectable» à l’âge de 73 ans, mais continue à manier l’humour provocateur avec brio, le seul moyen de «changer l’opinion».

«Soudain, la pire chose qui puisse arriver à un artiste m’est arrivée : je suis accepté.» Ainsi commence le dernier livre du cinéaste qui horrifiait l’Amérique puritaine dans les années 70.

Moustache ultra-fine comme dessinée au crayon, John Waters, invité d’honneur du festival du film de Thessalonique début novembre, s’est félicité devant le public grec d’avoir «rendu le mauvais goût un tout petit peu plus acceptable à travers le monde».

«Je remercie mes parents de m’avoir enseigné le très bon goût. Cela me permet de m’amuser à casser toutes les règles et à célébrer le mauvais goût», sourit le dandy septuagénaire.

Avec son film scatologique Pink Flamingos, son délirant Female Trouble ou son nauséabond Polyes­ter, premier film odorant, le réalisateur sans scrupules s’était attiré les foudres de l’Amérique bien pensante. N’avait-il pas osé ériger en vedette Divine, une énorme et truculente drag-queen? N’avait-il pas été arrêté pour «exhibitionnisme indécent»?

Baltimore, toujours

Dix ans plus tard, l’outrancier personnage était pourtant devenu la coqueluche des studios d’Hollywood avec Hairspray (1988), chronique musicale des sixties, puis Cry Baby (1990) avec Johnny Depp en délinquant sentimental, ou encore Serial Mom (1994) avec Kathleen Turner en tueuse psychopathe.

Avec toujours Baltimore, sa ville natale, dans le cadre de sa caméra. «Baltimore était un personnage à part entière de mes films», raconte le septuagénaire qui a grandi dans une banlieue noire de la métropole «bohème», où il a toujours un appartement.

Tiré à quatre épingles dans son costume strict bariolé d’orange, Waters se souvient de ses débuts, quand sa famille de classe moyenne «était absolument horrifiée par ses films». «Mon père m’a prêté de l’argent et je l’ai remboursé avec intérêt, mais il était choqué de récupérer son argent. C’était le premier investisseur qui aurait souhaité ne jamais être remboursé», se rappelle-t-il, hilare.

«L’humour m’a sauvé» 

Expulsé de l’école, John Waters lisait Variety à 12 ans et avait une maison de l’horreur dans le garage, où il faisait «peur aux enfants du quartier» en échange de 25 cents.

Aujourd’hui, le réalisateur-acteur, photographe et professeur de cinéma, collectionne les livres d’art, mais aussi des livres pornographiques «bizarres» et des ouvrages «déments» comme Extreme ironing (les lieux extrêmes où repasser).

«L’humour m’a sauvé, l’humour a sauvé ma vie», confie-t-il. Pendant que son camarade Glenn Milstead, devenu Divine (son acteur travesti fétiche décédé en 1988), subissait les pires harcèlements au secondaire pour son homosexualité, le jeune John Waters, gai comme lui, était respecté. «J’étais tellement fou que [les autres élèves] me laissaient tranquille [...] Ils pensaient que j’étais pire que gai.»

Peut-on rire de tout? Les réfugiés, le racisme «sont des sujets qui méritent encore plus l’humour», répond-il. «C’est important de faire rire les gens, car ainsi, on peut les faire changer d’opinion. Si tu fais rire quelqu’un, tu le désarmes, mais il t’entend mieux», assure le cinéaste qui «n’a jamais voulu être comme tout le monde».

«Je ne ris que des choses que j’aime vraiment», dit-il encore. «Je ne suis jamais vraiment méchant» ni «vulgaire gratuitement», ajoute l’auteur de 17 films et sept livres. Ce fervent opposant à la peine capitale, visiteur de prison, où il a encore des amis, ne «croit pas qu’il finira en enfer».

Membre du jury à Cannes avec Jeanne Moreau, à laquelle il voue toujours une grande admiration, il évoque avec fierté sa médaille de Chevalier des Arts et des Lettres.

Récemment célébré par le New York Times comme un «trésor national», exposé au MoMa, l’impétueux John Waters a raccroché la caméra. Mais il aimerait que d’autres tournent «une version pornographique d’Hairspray», confie-t-il en riant.