Frédéric Tellier pendant le tournage de Sauver ou périr.

Frédéric Tellier: L’épreuve du feu

PARIS — Après les policiers, les pompiers : Frédéric Tellier a de la suite dans les idées. Vrai que les sapeurs ont une place privilégiée dans l’inconscient collectif : fantasme féminin, mais aussi archétype masculin de la bravoure. D’où le titre de son deuxième long métrage : Sauver ou périr. En jonglant avec ces concepts, il offre un film populaire (1 million d’entrées en France) porté par Pierre Niney dans la peau d’un soldat du feu gravement brûlé qui doit se reconstruire pour reconquérir sa femme (Anaïs Demoustier) et sauver sa famille.

Q Qu’est-ce qui vous a inspiré pour ce récit inspiré de plusieurs faits réels?

R Schématiquement, ça s’est passé en deux étapes distinctes. La première, c’est le sujet du film : la quête de l’identité. […] J’avais ce sujet et zéro histoire. Puis [la seconde] : des années plus tard, je suis tombé sur cette histoire de sapeur-pompier parisien à qui il est arrivé un accident au feu. Ç’a été un déclencheur. Un homme qui perd son identité physique — son visage. Ensuite a commencé un long travail «d’enquête». Je me suis rapproché des pompiers. Le scénario commençait à se construire.

Q Et rapidement vous avez, j’imagine, voulu faire un film sur la résilience?

R Complètement. L’histoire a une portée universelle, celle d’un homme qui perd tout et qui va devoir se reconstruire pour aller à l’essentiel. Ce qui m’intéressait dans le pompier, c’est que ça m’évitait d’avoir un personnage manichéen. C’est un héros dans sa fonction, mais pas au quotidien. Il va falloir cette épreuve pour aller chercher au fond de lui qui il est. Ça me permettait dans la première partie d’avoir un personnage plus ambigu, qu’on admire tous. Mais qui passe un peu à côté de sa vie familiale. Donc une histoire assez réaliste, proche de la vie et qui avait cette ouverture finale vers la résilience, voire le bonheur.

Q Vous avez fait beaucoup de recherches, dont auprès du chirurgien Maurice Mimoun, un spécialiste des grands brûlés. Si vous nous en parliez?

R Quand la perspective du scénario s’est mise en place, je ne connaissais rien aux pompiers ni aux grands brûlés. Je ne m’y suis pas limité. J’ai aussi rencontré des grands accidentés, des grands malades, des personnes âgées… J’ai visité les deux hôpitaux de grands brûlés à Paris. J’ai passé beaucoup de temps avec eux. Régulièrement, je leur faisais lire les épreuves du scénario ainsi qu’au personnel médical. Ç’a été un processus assez laborieux.

Q Est-ce que vous impliquez Pierre Niney dès le début?

R Oui. Je l’ai rencontré deux ans avant le tournage. Je trouve qu’à notre époque, on ne trouve plus le temps de faire connaissance. Puis je voulais qu’il puisse décanter l’idée. Huit à dix mois avant le début, je l’ai invité à rencontre le professeur Mimoun et des grands brûlés. […] Il s’est astreint ensuite à quatre, cinq mois de préparation physique et il est allé chez les pompiers. Il s’entraînait avec eux, il partait en intervention de jour comme de nuit. C’est un processus qui est long, mais je pense qu’à l’arrivée, ça se sent dans son interprétation.

Q Puisqu’on en parle : montrer un grand brûlé à l’écran, c’est délicat. Aviez-vous des craintes?

R J’avais plus ou moins conscience, parce que j’étais porté par mon histoire. Mais j’en ai eu conscience très rapidement lors des réunions de production. Je me disais qu’on est dans une société où on ne montre pas nos accidentés, nos vieux, nos éclopés… Je me dis que c’est normal qu’on en ait peur puisqu’on ne les voit pas. D’un autre côté, ma fille de quatre ans, tout ce qui est différent l’émerveille. C’est nous, adultes, qui avons peur de nos propres craintes.

Pierre Niney jour un pompier au visage brûlé dans Sauver ou périr.

Q Voilà. Dans ce film, il est aussi beaucoup question de notre regard sur les autres et du tabou de la beauté et de la laideur, qui est très relative…

R J’assume totalement cette question et j’espère y avoir en partie répondu en disant : il y a une vie derrière, qui est magnifique. Bien sûr, je ne suis pas idiot : un grand brûlé du visage, ça fait peur. Mais moi qui aie passé beaucoup de temps avec eux, ça passe très vite. Eux-mêmes me l’ont dit tout de suite. «Il y a soit les gens qui osent nous regarder et on sait qu’ils se forcent, soit ceux qui baissent le regard parce qu’on les dégoûte.» À l’écran, j’ai essayé de trouver cet équilibre entre un cinéma pas édulcoré et en même temps, très touchant. […] Ce qui m’a construit au cinéma, c’est Orange mécanique (Kubrick), Elephant Man (Lynch), Johnny Got His Gun (Trumbo), des films dont je vais me rappeler toute ma vie parce qu’ils ne m’ont pas épargné.

Q Après L’affaire SK1 (2015), qui se déroule dans un poste de police, puis celui-ci, est-ce qu’il y a quelque chose dans l’esprit de groupe qui vous fascine?

R Je n’y avais pas pensé sur le coup, mais, forcément, oui (rires). Il y a un groupe, mais surtout des personnages qui sont très seuls dans ce groupe. Ça, ça m’attire beaucoup. J’ai une vie relativement solitaire — je ne m’en plains pas —, l’opposé m’a toujours fait rêver.

Q Il y est aussi question, encore une fois, d’héroïsme. Un sujet dont on ne parle plus beaucoup…

R Un journaliste m’a dit récemment : «on est étonné de voir un film avec d’aussi bonne valeurs». Je ne savais comment le prendre… Honnêtement, je n’essayais pas de faire un film moraliste ou moralisateur. J’essayais juste de montrer un homme qui essaie de s’en sortir en suivant sa conscience. La vie n’est belle que quand on s’entraide. Mais il y a des valeurs de sympathie et d’humanité qui refont surface, notamment chez les plus jeunes.

Sauver ou périr prend l’affiche le 29 mars.

Les frais de ce voyage ont été payés par Unifrance.