François Girard, de passage à Québec cet été pour la mise en scène d'un opéra, poursuit aussi sa fructueuse carrière de cinéaste.

François Girard: le devoir de mémoire [VIDÉO]

François Girard a repris son erre d’aller depuis «La leçon» (2015). Après «Hochelaga, terre des âmes»(2017), il propose le magnifique «Le chant des noms» («The Song of Names»), un touchant drame historique qui évoque l’amitié entre Martin, un jeune Britannique, et son frère adoptif Dovidl, un violoniste prodige polonais, dont la famille a été déportée au camp de Treblinka par les nazis. Plus tard, à l’aube d’un succès international, le musicien disparaît mystérieusement… Martin n’aura de cesse de le chercher toute sa vie. Le Soleil s’est entretenu avec le réalisateur québécois à propos de son long métrage le plus accompli depuis «Le violon rouge» (1998).

Q François Girard fait-il une fixation sur les violons?

Non, non, non… Je ne l’ai pas cherché. Le rapprochement est inévitable, je le sais bien, et j’ai même considéré ne pas faire le film pour cette raison. Mais j’ai écarté cette considération-là. Ce qui m’importait, c’est la mémoire des disparus dans les génocides, qui est en toile de fond du film. Ça m’a convaincu. J’ai beaucoup de plaisir à travailler avec la musique, mais ce n’était pas une raison de le faire, plutôt l’inverse. Mais je réclame le droit de faire un film sur les violons tous les 20 ans (rires).

Q N’empêche. Ne crois-tu pas qu’avec Le violon rouge, 32 films brefs sur Glenn Gould (1993), La leçon et tes nombreuses mises en scène à l’opéra, dont celle du Vaisseau fantôme présenté à Québec l’été dernier et qui s’en va au Met, tu étais un des réalisateurs les plus aptes à transposer le roman de Norman Lebrecht au cinéma?

R Je comprends pourquoi on me l’a proposé, mais ce ne sont pas nécessairement les raisons pour lesquelles j’ai accepté. Je suis heureux avec la musique — je me retrouve dans ce langage et je pense bien le comprendre. Mais tous les cinéastes font de la musique, puisque le cinéma, c’est structurer des émotions dans le temps. Le geste de cinéma est musical. Dans mon travail, c’est à l’avant-plan pour toutes sortes de raison.

Q Je reviens sur la question de notre amnésie collective concernant la Shoah. Pour quel motif l’extermination des juifs dans les camps de concentration est-elle devenue votre désir de réalisation?

La Shoah, le génocide arménien, le génocide rwandais, les affres du stalinisme, du maoïsme… Ce qui est vrai avec la Shoah l’est pour notre passé en général. On vit dans une obsession du présent qui nous fait perdre contact avec notre passé et aussi notre futur.

Q Dans cette optique, le fait que le chant des noms, dans le long métrage, soit une mélopée devient extrêmement significatif?

R Norman Lebrecht est un érudit de musique et d’histoire juive. Il a réconcilié les deux dans une œuvre de fiction — The Song of Names. Dans mon film, l’argument narratif principal où tout bascule est un chant de mémoire qui va transporter des informations qui changent la vie de [Dovidl]. C’était un grand défi. J’ai travaillé avec un maître de musique, Howard Shore (Le Seigneur des anneaux), un juif non-pratiquant. Mais la recherche de ce chant l’a ramené à son enfance, [au début des années 50], alors qu’il fréquentait les synagogues avec sa famille. Ça a été comme un retour sur son propre passé, pour essayer de retrouver la vérité de cette époque, la liturgie juive. Il y a zéro compromis sur la vérité de ce moment.

Q Inévitablement, la question se pose : l’auteur, le producteur, le compositeur sont juifs. N’y a-t-il pas eu chez François Girard un sentiment d’imposture?

R Dans le climat actuel sur la question de l’appropriation culturelle, on peut se poser des questions. Pour moi, le cinéma est un véhicule de découvertes qui est nourri par la curiosité de l’autre. J’étais très à l’aise là-dedans. J’ai même entendu le producteur Robert Lantos dire récemment que, pour lui, c’était un avantage que je ne sois pas juif. Ça me met dans la position du personnage de Martin, qui ne l’est pas. Il découvre la juiverie de son demi-frère Dovidl. Martin, la plupart des spectateurs et moi sommes dans une situation de découverte. La question de l’appropriation culturelle est un discours qui, dans une large mesure, a dérapé. Il y a des justifications qui sont justes — dans Hochelaga, tous mes interprètes sont autochtones. Mais ça demande des nuances et un jugement à la pièce. J’ai mes réserves.

Q On vient d’évoquer les deux frères. Leur complémentarité fait en sorte qu’à la disparition de Dovidl, Martin se sent comme si on lui avait arraché une partie de lui. Est-ce que je me trompe?

R Quelqu’un qui disparaît sans laisser trace, que se soit une relation conjugale, fraternelle ou amicale, c’est perçu comme une trahison. Tout le film tient dans cette question : pourquoi a-t-il fait ça? J’ai eu la chance d’avoir deux acteurs exceptionnels pour les interpréter : Tim Roth et Clive Owen. L’histoire était magnifiquement servie par eux. D’ailleurs, mon vrai défi, ce n’était pas la musique ou la juiverie, mais de faire vivre ces deux personnages à travers six acteurs [sur une période d’une quarantaine d’années]. C’était un véritable casse-tête. [...] Le casting a duré un an : il fallait trouver la paire de jeunes hommes et d’adolescents. Les permutations sont infinies.

Q Le chant des noms est un film d’époque. Pour ce long métrage, il me semble que tu as voulu préconiser une forme plus classique, où le réalisateur cherche la création d’un geste cinématographique fort. Était-ce l’idée au moment de tourner?

R Je n’ai pas d’a priori. Pour moi, les réponses au style visuel, on les trouve dans le texte, les personnages, et le style s’impose. Quand on fait un film sur Glenn Gould, le langage, dans l’idéal, devrait être gouldien. Là, nous sommes pendant la Deuxième Guerre mondiale avec deux garçons qui se promènent dans les ruines et à vélo dans Londres, je ne me pose pas tellement la question d’imposer ma signature visuelle sur tout ça. Je laisse l’histoire parler. La façon de filmer doit finir par faire un [avec le reste]. Le spectacle n’est pas dans les effets spéciaux ou la musique, mais dans les personnages. C’est surtout là que j’ai porté mon attention.

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Luke Doyle, 12 ans, qui joue Dovidl, est un virtuose du violon.

UN VÉRITABLE VITUOSE

François Girard l’avoue : le véritable défi du Chant des noms résidait dans la difficulté de trouver les interprètes. En particulier Dovidl, un préado prodige du violon. Le choix s’est arrêté sur Luke Doyle. À 12 ans, le virtuose s’avère le plus jeune membre de l’orchestre national jeunesse du pays de Galles. Mais ça ne faisait pas de lui un acteur.

«J’ai trouvé non seulement un prodige, mais un garçon extrêmement précoce, confie le réalisateur en entrevue téléphonique. C’est déjà un artiste accompli. J’avais l’impression d’entendre un adulte dans un corps d’enfant. Il débattait avec nous du personnage de façon remarquable.»

Pour le diriger, Girard a adopté la gestuelle d’un chef d’orchestre, se servant de ses bras et de son corps pour lui suggérer le rythme désiré pour le texte. Le résultat s’avère confondant — le jeune homme crève l’écran, donnant une crédibilité sans faille à Dovidl. Ce qui rend sa fuite, dix ans plus tard, totalement plausible. 

Le chant des noms prend l’affiche le 10 janvier.