Éric Barnier pendant le tournage de <em>Petit pays</em> au Rwanda.
Éric Barnier pendant le tournage de <em>Petit pays</em> au Rwanda.

Éric Barbier: le génocide à travers les yeux d’un enfant

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
PARIS — Lorsque nous avons rencontré Éric Barbier à la mi-janvier, le réalisateur français ignorait évidemment que la pandémie allait s’abattre sur Petit pays, deux fois plutôt qu’une. La sortie du long métrage, prévue pour le 18 mars, fut repoussée au 28 août. Un moindre mal quand on sait qu’une partie de l’équipe a attrapé la COVID-19 en effectuant sa promotion en France, dont Gaël Faye, auteur du roman, Goncourt des lycéens 2016, qui évoque la perte d’innocence d’un enfant rattrapé par le début de la guerre civile au Burundi et le génocide rwandais. Entrevue.

Q De l’adaptation épique de La promesse de l’aube de Romain Gary à celle, plus modeste, de Petit pays, qu’est-ce qui lie les deux films?

R La mère. Autant La promesse de l’aube, c’était l’histoire d’un enfant qui comptait sur une mère qui l’aimait passionnément, autant là, c’est l’inverse. Gabriel est un enfant qui doute de l’amour de sa mère et de sa peur de l’abandon. C’est un lien assez fort entre les films, que j’ai ressentis en tournant.

Q Qu’est-ce qui vous a inspiré dans le roman de Gaël Faye?

R La rencontre avec Gaël m’a donné le goût d’aller au bout de son histoire. Ce qui m’intéressait, c’est la manière dont il la racontait : un enfant qui assiste à la séparation de ses parents — son père, français, est blanc, sa mère, rwandaise, est noire — à un moment où il y a une guerre civile au Burundi où il habite et à 300 kilomètres, un génocide des Tutsis, l’ethnie de sa mère. Au sein de cette famille, on ressent la déflagration de l’Histoire. C’est un microcosme — à tous les niveaux. Il y a toute l’ambiguïté de la position française du Rwanda qui est représenté par le père. Et il y a la mère qui accuse son propre fils [de 10 ans] d’avoir tué sa famille. Je trouvais que c’était la vraie force du livre: comment ne pas montrer des actes génocidaires en privilégiant l’impact sur la famille.

Q L’action se déroulant au Burundi permet aussi de maintenir une certaine distance, non?

R Oui. On ne peut pas raconter le génocide au Rwanda. Tout est décalé, on ressent les déflagrations. Mais il y a aussi la guerre civile du Burundi, qui ne s’est jamais vraiment arrêté depuis.

Q Curieusement, le père de Gabriel décide de rester sur place même si la violence fait rage et que la menace se rapproche de plus en plus de la résidence familiale. Comment peut-on expliquer sa réaction qui met en danger sa vie, mais surtout celle de ses enfants?

R C’est compliqué. Je pense que les expatriés en Afrique, il y a un truc d’excitation quand il y a la violence. Et puis, il se considère comme un Africain. Il se dit : «même s’il y a la guerre, je ne pars pas.» Il y a cette confusion. J’en ai parlé à Gaël, qui est resté trois ans pendant la guerre civile. Il m’a dit : «Mon père s’en foutait complètement. Pour lui, c’était notre vie.» Ils ont le sentiment que c’est leur pays, mais aussi qu’ils sont au-dessus de tout.

Q Le fait que le point de vue du film passe par Gabriel, notre témoin à l’écran, j’imagine que ça vous parlait?

R C’était une force du livre qu’on pouvait renforcer au cinéma en restant de son point de vue. Par exemple, quand ses parents s’engueulent, on ne les voit pas. On reste avec Gabriel, qui est caché dans sa chambre.

Q Avez-vous eu de la difficulté à trouver un jeune pour interpréter Gabriel, un rôle difficile dans un film dur et bouleversant?

R Tous les jeunes, ça a été difficile, notamment de trouver cinq enfants qui fonctionnaient ensemble. Le film repose beaucoup sur Gabriel et sa bande d’amis. Il faut que ces enfants aient une sensibilité particulière et qu’ils acceptent d’être filmés.

Q Il y a plusieurs séquences marquantes dans Petit pays, notamment quand Gabriel se voit forcer à mettre le feu à une voiture avec un jeune à l’intérieur où vous avez réussi a recréer l’atmosphère d’un lynchage collectif. Est-ce que c’était difficile à tourner?

R Oui, c’était assez violent parce que le petit jeune dans la voiture a vraiment cru, à un moment, qu’il allait être lynché. Le problème avec des non-professionnels, c’est qu’il peut y avoir une confusion, surtout quand c’est très réaliste. Il m’a demandé : «Éric, est-ce que vous allez réellement me brûler?» Je lui ai dit : c’est pas possible. C’est choquant. Mais ils sont élevés dans des situations tellement violentes. D’un coup, on se rend compte de ce qu’ils ont vécu. Ce n’est pas facile. Il a fallu arrêter le tournage et prendre une pause parce qu’il s’est évanoui...

Q Le roman vous fournissait une matière de première main. Vous êtes-vous astreint à des recherches géopolitiques sur la situation pour bien maîtriser votre sujet ou vous avez fait confiance à l’histoire que vous aviez à raconter?

R Quand on fait un film comme ça, on est obligé de se renseigner. Je voulais que toutes les informations à la radio et à la télé soient réelles. Ça, c’était déjà un premier travail. Ensuite, il y avait un travail historique à faire au Burundi, de recherche, de rencontre avec des gens qui y vivaient à l’époque pour qu’ils puissent me raconter ce qu’ils percevaient.

Q Est-ce que ça vous est passé par la tête qu’on pourrait vous accuser d’une forme d’appropriation culturelle, que ce n’est pas à vous de raconter cette histoire?

R Non. Pour moi, c’est du racisme de penser qu’un blanc doit faire un film sur les blancs et qu’un noir doit faire un film sur des noirs… (silence) Et puis, je suis un peu noir. J’ai un grand-père noir. J’ai rien à dire sur le sujet!

Q Où avez-vous tourné?

R Au Rwanda. C’était important pour Gaël, qui est Rwandais par sa mère. Il retrouvait sa culture, ses rites… Il y a des choses très particulières. Comme dans la scène du mariage au Rwanda — où plusieurs [figurants] croyaient que c’était un vrai mariage. Il y a des rituels, dans la façon de s’embrasser, par exemple, de se toucher… Je souhaitais que ça transparaisse dans le film.

Petit pays prend l’affiche le 28 août

Les frais de ce reportage ont été payés par Unifrance

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Présenté à Kigali

Petit pays a déjà été présenté en mars, avant la pandémie, lors d’une émouvante avant-première à Kigali, dans trois salles bondées de l’unique cinéma du pays, en présence de l’épouse du président, Jeannette Kagame — elle aussi née au Burundi — de plusieurs ministres et de nombreux représentants de la scène artistique rwandaise.

«Ce roman et ce film sont la preuve que même si vous parlez de vous-même, de vos origines et de votre histoire propre, vous pouvez parler au monde entier», avait alors déclaré Gaël Faye : «Petit Pays parle de ce rêve des réfugiés de pouvoir un jour rentrer dans leur pays.»

Le film a été tourné au Rwanda et non au Burundi «en raison de la situation politique» dans ce pays, plongé dans une crise politique depuis 2015, selon l’écrivain et musicien, très impliqué dans l’écriture du script et le choix des acteurs rwandais.

Le Rwanda n’ayant pas réellement d’industrie cinématographique, Gaël Faye et le réalisateur s’étaient résolus à faire tourner principalement des amateurs. Le film, d’un budget de cinq millions d’euros (8 M$), a été intégralement tourné au Rwanda, en grande partie dans la région de Gisenyi, près de la République démocratique du Congo (RDC). AFP