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Avec son nouveau film <em>Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait</em>, le réalisateur Emmanuel Mouret a décroché 12 nominations aux César 2021.
Avec son nouveau film <em>Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait</em>, le réalisateur Emmanuel Mouret a décroché 12 nominations aux César 2021.

Emmanuel Mouret: le film qu'on imagine, le film qu'on fait

Éric Moreault
Éric Moreault
Le Soleil
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L’attente fut longue pour Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait — on ne calcule plus le nombre de fois où la sortie fut reportée. En France, le nouveau film d’Emmanuel Mouret (Madame de Joncquières, L’art d’aimer) a obtenu des critiques dithyrambiques et 12 nominations aux César. Voici enfin ce chassé-croisé amoureux, plein de verve et d’intelligence, sur nos écrans. Le Soleil s’est entretenu avec le réalisateur par visioconférence à propos d’amour, de désir et sur ce qui guide notre vie pour être quelqu’un de bien.
Q Ce long métrage s’inscrit en droite ligne avec les thèmes abordés dans votre filmographie. Mais j’aimerais que vous nous racontiez comment vous est venue l’idée de celui-ci, à propos d’un jeune homme qui se retrouve seul avec la femme de son cousin à la campagne pendant quatre jours?
R C’est souvent des idées de situation. Là, ce sont deux principales idées. Celle d’un type qui invite son cousin (Niels Schneider), qui vient de vivre des déboires amoureux, en vacances. Celui-ci se retrouve avec sa femme, dans un cadre idyllique, et ils vont faire connaissance — le spectateur imagine qu’il peut se passer des choses… L’autre situation est celle d’une femme trompée, blessée, qui fait un geste de bonté à travers une manipulation. C’est parti comme ça, des situations que je marie.

Q J’ai été surpris par le fait que le personnage de Niels Schneider ne correspond pas à ceux qu’il joue habituellement. Comment l’avez-vous choisi pour ce rôle?

R Moi aussi, j’ai été surpris. C’est Niels qui m’a contacté pour me demander de faire une lecture pour le personnage. Je lui ai dit : «Je suis désolé, le rôle n’est pas pour toi». J’ai cherché, cherché, je ne trouvais pas. Je suis retourné vers Niels en lui disant : «Je ne suis pas convaincu du tout, mais faisons une lecture avec Camilia [Jordana, qui joue la femme de son cousin].» Et il a été formidable. Je n’aurais jamais pensé que cette part de fragilité, de maladresse, de timidité, marche aussi bien.

Q Le titre du film, est-ce un clin d’œil à «faites ce que je dis, mais pas ce que je fais»?

R Non, le titre avait un aspect ironique. Parce que, bien évidemment, on ne peut pas faire tout ce qu’on dit. L’écart entre la promesse et ce qu’on fait… Dans ce titre, on tient presque le paradigme de plein de petites fables, de petites histoires : quelqu’un a dit ça, mais ne l’a pas fait. Ça permet aussi au spectateur de se concentrer sur ce qui est dit et de s’amuser à voir les écarts.

Il y a quelque chose de très réconfortant, je parle pour moi, mais j’imagine pour bien d’autres, de voir des personnages qui ne font pas ce qu’ils disent. C’est là où le cinéma, au lieu d’être moralisant, est réconfortant.

Q La structure narrative est basée sur le récit dans le récit, par l’entremise des personnages qui racontent des histoires, dont le spectateur devient le confident. Avez-vous pris un soin particulier à cet aspect?

R J’aime bien les parenthèses dans les parenthèses. Tout ça a un aspect ludique, mais j’aime bien que le fait de se raconter crée aussi une histoire entre deux individus. Cette idée, aussi, que nous sommes tous plus ou moins influencés par les histoires. Soit par le fait de le dire ou par l’histoire elle-même.

Chacun d’entre nous est le personnage principal de sa vie, mais on est aussi le narrateur de sa propre vie. À défaut d’y donner du sens, lui donner une allure. Et comme chaque fois il y a des nouveaux éléments qui changent notre vie, il faut qu’on réécrive le roman de sa vie. Pour ça, on a besoin de sources d’inspiration : les histoires qu’on nous raconte, les livres, le cinéma, les séries…

Niels Schneider dans<em> Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait</em>.

Q Cette façon de narrer vous permet aussi d’effectuer des aller-retour temporels. Est-ce que vous aimez jouer avec cet aspect?

R Oui. J’aime bien dire que le cinéma, ce n’est pas la vie, mais comme de la musique. Il y a quelque chose de très excitant à créer des formes qui peuvent parfois s’avérer jubilatoires dans leur liberté, leur variété.

Q Votre partition, c’est la petite musique des émotions, pourrait-on dire. Ça revient constamment dans votre œuvre, certains évoquant même du marivaudage. Est-ce que vous trouvez que c’est réducteur?

R Si on parle de Marivaux, non. Si on parle de marivaudage, le mot est toujours un peu péjoratif. En revanche, Marivaux, c’est autre chose. C’est un auteur que j’admire énormément.

Q Vous évoquez à nouveau amour, désir, infidélité… Les relations entre individus se retrouvent au cœur de votre cinéma. Qu’est-ce qui vous intéresse autant dans ces thèmes?

R Ce sont les situations qui m’intéressent, comme je disais. Et l’excitation de mettre des personnages en place. Le vrai moteur est de l’ordre du plaisir. Ensuite, qui dit désir, dit attente. Quand il y a du désir, il y a du suspense. Et le suspense, c’est le plaisir du cinéma — on joue avec les attentes du spectateur.

Le domaine du désir, de l’amour, du sentiment, est un domaine où les morales, les règles, les opinions varient, sont fluctuantes, ne sont pas partagées par tout le monde. Ce ne sont pas des lois gravées dans le marbre. Mes personnages se posent souvent des problèmes moraux et sur comment, grosso modo, être quelqu’un de bien, comment bien conduire sa vie. Dans des moments critiques, est-ce se résigner aux règles d’usage ou est-ce se laisser guider par son désir qui nous grandit, nous donner plus de joie à être? Ce sont souvent des personnages partagés entre un grand souci des autres et celui de vivre.

Q Dans cette optique, tout en comprenant la dynamique du récit de ce long métrage, est-ce que vous avez voulu volontairement créer des duos aux antipodes, qui ont des positions très opposées sur ces questions?

R Oui, il y a une volonté de créer des contrastes, que chaque personnage incarne des couleurs différentes. Cette variété de tempéraments permet de créer une image, à la fois chatoyante et complexe, de notre petit théâtre sentimental. Ce qu’il y a d’intéressant au cinéma, c’est de nous laisser entrapercevoir la complexité du monde et, en même temps, de pouvoir accepter le monde dans cette complexité plutôt que de vouloir tirer des conclusions.

Q Au fond, vos personnages doivent, tout au long du film, résister — ou pas — à leurs pulsions?

R Ce sont des personnages qui essaient de prendre sur eux. C’est cruel, parce que malgré leur bonne volonté, la douleur demeure. J’ai plutôt tendance à croire que la très grande majorité est de bonne volonté. Nous pourrions en discuter longuement...

Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait prend l’affiche le 16 avril