Denis Côté s'envole dans quelques jours pour présenter Répertoire des villes disparues en compétition à la 69e Berlinale.

Denis Côté: La hantise de la différence

Il y a des constantes dans l’œuvre de Denis Côté, réalisateur iconoclaste qui aime explorer l’inconnu. Parmi celles-ci, sa capacité à arriver là où on ne l’attend pas et à présenter ses films dans de nombreux festivals internationaux est remarquable. S’il y a une bonne part de hasard dans la première, la deuxième est un travail de longue haleine. Et il s’en explique avec une franchise brutale, comme tout le reste, dans un entretien téléphonique réalisé quelques jours avant son départ pour le Festival de Berlin.

Le réalisateur de Vic + Flo ont vu un ours, Ours d’argent à Berlin en 2013, l’avoue volontiers. «Ce n’est pas toujours la force des films» qui assure une sélection. «Il y a un réseau qui se bâtit», des amitiés qui se créent et entrent en ligne de compte. Ça n’a rien de mystérieux. «C’est assez normal de rester en contact.»

Il a tout de même envisagé une stratégie différente pour Répertoire des villes disparues, mais une invitation en compétition à la 69e Berlinale ne se refuse pas — la première mondiale aura lieu le 11 février, la sortie en salle au Québec suivra le 15 février.

Ce drame fantastique choral à 10 personnages est une adaptation très libre du livre éponyme de Laurence Olivier. Un «ensemble d’accidents» l’ont guidé pour cette première. «À ton 11e long métrage, t’as plus la même urgence que pour les deux premiers», explique-t-il en ajoutant déployer ses antennes pour capter l’air du temps. «C’était la période du chemin Roxham emprunté par les migrants» pour entrer au pays.

Sur son radar est donc apparue la peur de l’autre et en sous-texte, de l’immigration. «J’aimais regarder la peur que ça provoquait. Ça me fascinait les mécanismes d’une société qui a peur de perdre son confort alors que ça n’a pas raison d’être. Ce populisme m’intéressait.»

Mais pas bêtement appliqué. Côté a plutôt opté pour un récit inquiétant où, après un accident tragique qui secoue un village québécois en déclin, des revenants se mettent à apparaître…

On est loin du roman, souligne le cinéaste, motivé par «le défi» d’adapter ce «récit poétique complètement éclaté». «Il n’y avait aucun film dans ça. […] Je ne suis pas quelqu’un qui a des histoires à raconter. Je suis quelqu’un qui veut faire du cinéma. Les scénarios sont un prétexte.» Cette fois «pour parler de la peur de la différence, la résistance au changement, les différents usages du deuil...»

Rachel Graton et Hubert Proulx  forment un couple disparate dans Répertoire des villes disparues de Denis Côté. Photo maison 4:3

Mais avec la bénédiction de Laurence Olivier, admiratrice de son Curling (2010) et des États nordiques (2005), Côté a cherché «à en tirer un long métrage» en y ajoutant ses notes. Et en ayant en tête qu’on lui demandait depuis longtemps quand il tournerait un film d’horreur, un genre qu’il a beaucoup aimé à l’adolescence.

Quand la parenté avec Les affamés (2017) de Robin Aubert est soulignée, il ne réfute pas. «C’est comme un pré-pré-prequel, rigole-t-il. Les codes du cinéma d’horreur sont restés dans mon ADN.» Pour mieux les contourner, évidemment — Côté adore déconstruire les préconçus et les attendus du cinéma pour proposer «des trucs anti-narratifs» qui laissent les spectateurs «un peu sur la voie de garage».

Une pulsion artistique plus forte que lui. «Je suis trop allergique aux conventions pour faire un film d’horreur avec tous les codes. Je pourrais pas faire un film de zombies comme Robin. Il faut que ce soit autre chose, que je ne me laisse pas aller vers le divertissement, que ce soit plus cérébraaaaal (rires).

«Il y a des pulsions d’auteur dont je ne suis pas capable de me libérer alors que lui est capable d’aller dans le gros fun. On dirait que je suis trop snob pour ça (rires). Au Québec, j’ai un peu l’impression qu’il y a une dictature du cinéma d’émotion. On dirait que je suis en croisade pour pousser ce côté cérébral parce qu’il n’y en a pas assez.»

Denis Côté exagère un peu, mais, sur le fond, il n’a pas tort. Cette volonté de faire du cinéma autrement, au risque d’être incompris et d’être jugé trop pointu, définit son œuvre et la rend, justement, singulière.

La ruralité, potentiel esthétique

Mais le réalisateur est quand même soucieux de la réception de ses films. Il ne veut pas que Répertoire des villes disparues soit mal interprété parce que des personnages quittent le village. D’ailleurs, la ruralité est omniprésente dans son univers. En raison de son potentiel esthétique, mais aussi parce que «je suis violemment urbain».

«Les seules fois où je vais en région, c’est pour faire des films. Je ne fais pas de voyage de pêche et j’ai pas de chalet. Fait que si tu me lâches libre dans un champ ou dans une grange, il y a un potentiel narratif extraordinaire parce que c’est plein de dangers. Tsé, je ne me baigne pas dans un lac. Parce que dans le fond du lac, y a des monstres. Je mythifie énormément la ruralité. Je m’y sens ben plus libre de créer des histoires. Je ne saurais pas où mettre ma caméra en ville, j’en connais trop bien les codes. La ville ne m’intéresse pas assez pour délirer.

«En fait, tous les films que je fais sont sur des choses que je ne connais pas pantoute. Ça ne me gêne pas du tout de le dire. Quand je filme un zoo [Bestiaire, 2012], Carcasses (2009) ou des body-builders [Ta peau si lisse, 2017], ça me fait plaisir de ne pas faire de recherche parce que je garde mon potentiel de fascination. Les gens qui font des documentaires et qui étudient leur sujet pendant un an, je comprends pas très bien. C’est comme si tu veux tout démystifier avant de faire ton film. Je me fais des histoires autour des choses que je ne connais pas et ça me préserve de trop banaliser les réalités que je filme.»