Chronique

Justin et les indulgences

CHRONIQUE / Au cours des prochaines heures, le premier ministre du Canada offrira quelques pas de danse diplomatiques au regard narquois de ses collègues des Amériques. Chacun connaît les secousses intérieures que le «poster boy» canadien affronte. En l’absence de Donald Trump et en présence du président mexicain Pena Nieto en toute fin de mandat, le Sommet des Amériques de Lima, ça sera pas le Pérou.

«Canada is back!». C’était avant la tempête parfaite qui mit au pouvoir en Colombie-Britannique un gouvernement coalisé qui se rompra si le premier ministre John Horgan recule d’un seul litre dans son rejet net de l’oléoduc Trans Mountain de la société américaine Kinder Morgan. Ses alliés sont les Verts, mais on peut croire que les Libéraux de la Colombie-Britannique ne jalousent pas trop le pouvoir dans l’immédiat.

Coincé entre l’Alberta où le PLC ne détient que trois sièges et qui exige qu’on achemine son pétrole au Pacifique, et la Colombie-Britannique où il a peu d’espoir de sauver les 18 élus de son parti, Justin Trudeau brandit la carte héritée de son père : «Le patron, c’est moi!» ou, si vous préférez, «Just watch me!».

Justin Trudeau n’est pas Pierre. Même pour le swag, le jeune Trudeau fait pâle figure face au souvenir de son père. Ce n’est pas faute d’essayer, mais Justin ne maîtrise ni l’art du col ouvert et manches roulées qui fit les beaux jours de Barack Obama ni celui de la fleur à la boutonnière et du pas de danse impromptu de Pierre Trudeau. Alors, imaginez pour le leadership!...  Dans l’espoir de compenser, Justin Trudeau a investi dans les costumes… et les indulgences.

En droit canonique, l’indulgence est la rémission d’un péché par un geste de générosité ou de pénitence. Dans l’usage, le bon don dans la bonne main fait miracle, même à crédit. En environnement, Justin Trudeau a tenté le coup : aires marines (presque) protégées, taxation du carbone, protection de passages sensibles pour les baleines dans l’Estuaire du Saint-Laurent... Son péché? Surpasser Stephen Harper pour commettre le Canada au profit du pétrole albertain.  

Le pétrole et le gaz albertains, largement non conventionnels et extraits par fracturation ou traitement des sables bitumineux, représentent 40 % des émissions de GES du Canada pour environ 12 % de sa population. Le Québec, environ 23 % de la population pour 8 % des émissions. Chaque Albertain pèse près de dix fois un Québécois en termes de climat. Les collègues des Amériques de Justin Trudeau ne manqueront pas de lui rappeler que les réserves canadiennes d’or noir plombent gravement les chances de la planète de traverser le siècle indemne.

Qu’à cela ne tienne! Le premier ministre rentrera dès ce dimanche du Pérou pour contenir un affrontement qui désormais dépasse largement le conflit économie/écologie. À qui la faute? Justin Trudeau se revendique de la Constitution canadienne afin d’imposer sa volonté à la rebelle Colombie-Britannique. L’intérêt national et peut-être même la sécurité nationale sont en jeu! S’il le faut, il y commettra l’argent des familles de tout le Canada. La crise devient alors constitutionnelle. Venant du Québec, banal, on n’en ferait pas de cas. Initiée par une guerre commerciale entre deux provinces canadiennes toutes propres, c’est autre chose.

LES PERDANTS…

Justin Trudeau et le Parti libéral du Canada y risquent non seulement leurs sièges de l’Ouest, mais la probable élection des conservateurs de Doug Ford en Ontario et celle, possible, de la CAQ au Québec, alors que les Maritimes se sentent ignorées par le PCC, tout ça augure que des lampions, ça ne le fera pas.

Le ciel a quand même accueilli ses indulgences. S’il est un parti qui aurait pu capitaliser sur le fédéralisme autoritaire dont Justin Trudeau a hérité et sa volonté de nous faire tous payer pour soutenir le pétrole albertain, c’est le Bloc québécois. Tant que sa chef n’aura pas fini de se consumer en une sainte immolation, ce parti ne pourra saisir une formidable opportunité de se reconstruire sur les échecs du NPD de 2011 et du PLC de 2015 pour porter à nouveau les intérêts du Québec. Oh. J’allais oublier : et promouvoir l’indépendance. Amen.

…ET LES GAGNANTS

Il en faudra davantage pour qu’éclate le Canada, mais à force de vouloir plaire à des Albertains qui ne le recevront jamais comme un des leurs, Justin le Torontois dilapide en vain ses indulgences environnementales. Crise il y a, et les conservateurs d’Andrew Scheer, une fois les petites trahisons de Maxime Bernier dûment expiées, appelleront de leurs prières la Grande messe électorale.

Chronique

Vincent qui?

CHRONIQUE / Allez! Nous, la faune média, avons tous un peu charrié sur le dos de Vincent Marissal. Pas mal de Québécois doivent nous trouver excités entre intimes sur l’étonnant choix de carrière de l’un des nôtres. Moins l’un des miens toutefois puisque je l’ai surtout connu étant, moi, en politique et lui commentateur. Une intelligence littéralement haut perchée.

Je m’en explique aux lecteurs : les parlements de Québec et Ottawa faisaient relâche cette semaine, ne dégorgeant que beaucoup moins d’actualité politique, pas de caucus, peu de mêlées de presse et moins de ces annonces qu’on réchauffe plusieurs fois chacune. La prochaine lancera d’ailleurs la fameuse prolongation de la Ligne bleue du métro de Montréal qui ne le cède en notoriété qu’à la promise et emblématique Ligne rose de la mairesse Plante. Comme QS et Marissal, c’est un enjeu réservé aux Montréalais.

Les canaux d’information continue, la domination des radios parlées et le décloisonnement des plateformes vers Internet ont engendré un appareil média vorace, insatiable de controverses et qu’il faut désormais nourrir. L’annonce volée à Vincent Marissal tombait à point. La colonie du média politique savait depuis un moment que Marissal serait candidat solidaire dans Rosemont contre le chef péquiste. Le nouveau chantre du prolétariat espérait toutefois mettre lui-même en scène une si importante nouvelle. Un ancien collègue et (ancien) ami en a décidé autrement et brûlé le scoop sur les ondes du 98,5.

La couverture des activités de Québec solidaire est inversement proportionnelle aux intentions de vote dont le parti jouit, tantôt complaisante, tantôt déchaînée. Voyez! Je m’y mets moi-même… Imaginez la candidature d’un ancien chroniqueur vedette dont la superbe ne lui a pas valu que des amis, contre le chef parfois mal-aimé du Parti québécois et au bénéfice de Québec solidaire drapé de proprets serments de «politique autrement»… Imaginez enfin que Marissal nie d’abord tout net avoir tant et encore sollicité un stationnement politique, notamment auprès de Justin Trudeau, avant de devoir l’admettre du bout des lèvres tant ses anciens collègues le tournaient en bourrique. 

Il n’en fallait pas davantage pour que huit jours après la «fuite», plusieurs chroniques portent encore sur cet atterrissage. À défaut d’être parachuté dans Rosemont — il y demeure — Marissal s’y écrase. Pourtant brillant, il sombre en quelques heures dans tout ce qu’il a dénoncé : magasinage idéologique, probable mensonge, langue de bois, complaisance et même aveu de méconnaissance du programme invraisemblable d’un parti dont le Petit Prince lui saute littéralement au cou.

Pendant ce temps, parce qu’on est toujours moins connu qu’on le pense, les électeurs du Québec demandent «Vincent qui?».

Le gagnant

Qui s’est prouvé capable du meilleur dans cette virée média entre intimes? Aucun doute : Québec solidaire. Louvoyant autour de sa haine tactique du Parti québécois, la troupe bigarrée, mais sympathique a encore joui d’une visibilité démesurée. Si Marissal n’était pas si connu il y a dix jours, il l’est maintenant.

… les perdants

Et qui du pire? Rosemont en compte deux. Jean-François Lisée, pourtant sur une lancée stimulante pour ses troupes, admet publiquement sa crainte de perdre son propre comté aux mains… des Libéraux. Modestie qui étonne. Avant même de diriger le PQ, en 2014, Lisée a dominé QS par 15 points et le PLQ par 5. La projection de Qc125 lui accorde 68 % des chances de garder son comté.

Son adversaire annoncé a toutefois offert bien pire : rater à ce point son arrivée en politique fait passer le récent retour pâlot du brillant Jean-Martin Aussant pour un feu de joie. Pour le meilleur et pour le pire, je crois même que les mieux informés d’entre nous ont été cléments à l’endroit de Vincent Marissal. Ça promet de nombreuses semaines divertissantes pour initiés… On se meurt de le voir livrer avec passion les arguments de l’indépendance du Québec qu’il vient d’épouser.