Richard Therrien
Le Soleil
Richard Therrien
L’histoire rocambolesque de Raymond Boulanger est racontée dans les quatre épisodes cette fascinante série documentaire.
L’histoire rocambolesque de Raymond Boulanger est racontée dans les quatre épisodes cette fascinante série documentaire.

Tout le monde aime Raymond

CHRONIQUE / «Ray-mond! Ray-mond! Ray-mond!» Dans un bar, on scande le prénom de Raymond Boulanger comme si c’était un héros, on lui demande son autographe. L’homme revient sur les lieux où il a été arrêté le 18 novembre 1992, à Casey en Haute-Mauricie. Ce jour-là, ce pilote d’expérience transportait à bord d’un Convair 580 pas moins de 4300 kilos de cocaïne.

À ce jour encore, c’est la plus grosse saisie de coke de tous les temps au pays. Un record dont Boulanger, aujourd’hui atteint d’un cancer incurable, ne semble pas peu fier. «Ça a été le gros fun. […] C’est des bons souvenirs», dit-il aujourd’hui, alors qu’on revoit son fameux clin d’oeil à la caméra après avoir été menotté.

Raymond Boulanger a passé 23 ans derrière les barreaux. Son histoire rocambolesque est racontée dans les quatre épisodes de la fascinante série documentaire Le dernier vol de Raymond Boulanger, idée originale de Marc-Antoine Audette et de Sébastien Trudel (Les Justiciers masqués), disponible sur Crave depuis mercredi. L’homme est un personnage de film, un original, la série n’est pas moins digne d’un scénario hollywoodien.

Malgré le titre, la série ne porte pas seulement sur ce dernier vol, mais sur l’ensemble de l’oeuvre, depuis les premiers cours de pilotage de Raymond Boulanger à Cartierville dans les années 60, et ses années de pilote de brousse. «Tout un numéro. […] Un méchant énervé», s’est dit le pilote et instructeur Ghislain Durocher en le voyant arriver. La première épouse de Boulanger, Louise-Marie, raconte les nuits blanches qu’il lui a fait passer, quand il a survécu presque miraculeusement à un grave accident en 1968, puis quand il a disparu en pleine forêt, quelques années plus tard. Un récit révélateur de l’homme intrépide qu’il était déjà à l’époque, une caractéristique qui pouvait à la fois charmer les femmes et les rendre folles d’inquiétude. Quand l’épouse a demandé à son mari de choisir entre les avions et elle, Boulanger n’a pas réfléchi longtemps.

La suite est un véritable film d’action, à l’image des fréquentations de Boulanger, du cascadeur Peter Knox, doublure de l’acteur James Coburn, à un vendeur d’armes belge, qui l’embarquent dans des affaires louches. «Ferme ta gueule Boulanger, ta job, c’est de piloter l’avion. Ce qu’il y a dedans, c’est pas de tes affaires», se fait-il dire quand il découvre qu’il transporte une importante quantité de coke. C’est le début d’une grande carrière.

Des déserts aux lieux les moins fréquentés, Boulanger volera à basse altitude pour déjouer les radars, avec un talent certain. «C’est pas tous des génies, les narcotrafiquants!» se moque-t-il, en repensant à tous ceux qui ont payé de leur vie par imprudence. Pourquoi voler la nuit quand on peut très bien voler le jour sans se faire prendre? Boulanger savait comment. Comme «un pilote de Formule 1 en avion».

Le premier épisode peut laisser croire à une œuvre un peu complaisante; Boulanger y passe pour le bon gars, drôle et charismatique. Un portrait plus nuancé à partir du deuxième épisode, où les bons sentiments du «héros» s’accompagnent de réalités plus tragiques. «On a une job à faire», comme dit Boulanger, s’en lavant les mains. Mais à côté, il y a les meurtres d’innocents, notamment parmi les représentants de la presse. Quand un journaliste d’enquête colombien explique qu’il a besoin de neuf gardes du corps et deux véhicules blindés pour le protéger, et qu’un autre se fait dire qu’il ne lui reste qu’un mois à vivre, on confirme à quel point ces narcoterroristes ne rigolent pas.

Parmi les récits les plus surréalistes, il y a ce séjour en prison d’un an et demi, presque raconté comme des vacances dans un tout-inclus. «Le temps a passé vite», avoue Raymond Boulanger. Son père a même passé l’année complète derrière les barreaux en sa compagnie. «On a ri comme des fous!» Un être fantasque et pas un ange gardien, dira son fils. Tel père...

Combien d’argent Raymond Boulanger a pu encaisser au cours de sa fructueuse carrière? Et où est passé le magot? Pas de vos affaires, répond le principal intéressé, qui n’éprouve pas une once de regret. «Y’a rien que les imbéciles qui regrettent.» Et puis, pourquoi on met tant d’argent à enrayer le trafic de drogues? «Personne ne veut que ça arrête. L’argent, c’est l’argent», considère Boulanger.

Y a-t-il lieu de douter de sa parole? Certaines de ses connaissances admettent qu’il a tendance à «broder», à beurrer épais quand il raconte ses aventures. Ça fait de la bonne télé. N’empêche, plusieurs corroborent les faits, et pas nécessairement ses plus grands admirateurs. Extrêmement bien documentée, la série s’intéresse autant au cartel colombien et à Pablo Escobar qu’à la collaboration de Boulanger avec les vétérans de la guerre du Vietnam, notamment par les explications des journalistes Daniel Renaud, auteur du livre «Raymond Boulanger : le pilote mercenaire», Yves Thériault, Normand Lester et plusieurs autres.

Raymond Boulanger est de ces êtres qu’on regarde avec un mélange d’amusement et de réprobation. L’homme fascine, c’est clair. Mais l’instant d’après, on s’en veut presque de lui accorder du crédit. Tout ce qu’il faut pour faire une bonne série documentaire. À quand le film? Avec qui dans le rôle principal?