Vous avez trouvé une couple de trucs qui ne fonctionnent plus en faisant votre grand ménage du printemps? Avant de jeter, pourquoi ne pas tenter de réparer. Y a les cafés de réparation qui servent à ça, et recréer du tissu social.

Se réparer les patentes et la bienveillance

CHRONIQUE / Ma mère, ma grand-mère et mes tantes, jouquées comme des poules de l’année, une guenille dans chaque main, des chansons sur le bout de la langue et de grands fous rires malgré la tâche. Y a des torchons qui se rincent dans la chaudière, des tapis et des rideaux qui se font battre à l’air frais, la moppe qui se fait aller, les vitres des fenêtres qui couinent sous les essuie-tout et le Windex.

Vous dites ménage du printemps, c’est la première image qui me vient en tête, une image sexiste et sépia des années 70/80, mais avec du son et de la récurrence.

Le ménage du printemps, c’était comme une occasion de se délier les muscles en nettoyant la crasse du poêle à bois pis de la fournaise à l’huile, le moment de repartir à neuf, de se débarrasser de tout ce qui ne servait plus et qui prenait la poussière depuis un bout, ce qui pouvait inclure, parfois, un mari aplati devant la télé depuis le début de la saison de hockey.

De nos jours encore, il y a pas mal de séparations au printemps, peu importe la performance du Canadien, et il reste aussi quelques adeptes du grand ménage mur à mur maniant l’aspirateur, la vadrouille, la chaudière, le jet d’eau et le sac à poubelle avec vigueur.

Le propre, ça fait du bien du sous-sol au grenier, à l’âme et à l’air ambiant.

Mais viennent avec nos besoins de dépoussiérage des envies quasi incontrôlables de remplacement.

Je vais ici me garder une petite gêne concernant vos désirs d’échanger chéri.e, rassurez-vous, mais jasons babioles et patentes d’autres genres.

Je me suis déjà pété les bretelles dans cette chronique après avoir moi-même réparé le lave-vaisselle et la cuisinière, fière de savoir manier avec certains résultats le marteau, le tournevis et le tutoriel en ligne.

Mais parfois, oui, parfois, c’est en dehors de mes cordes. Ce tourne-disque portatif, cette radio dans la grange, ce dérailleur sur le vélo, le jeans préféré, la vieille cafetière ou la perceuse électrique qui dort sur la tablette, pas sûre que je vais y arriver.

Alors je risque de jeter.

À moins de.

À moins de profiter d’une des nombreuses initiatives de cafés de réparation – Repair Café en bon français néerlandais – qui se multiplient au Québec depuis quelques années. Les gens s’y retrouvent tantôt avec des trucs brisés qu’ils aimeraient bien réparer, tantôt avec des outils et du savoir-faire à mettre sur l’établi et au service de leurs concitoyens. La participation est bénévole, la réparation est gratuite, sauf s’il y a une pièce à acheter, là bien sûr, ce sera sur le compte du proprio de l’objet.

Donc, on éventre la machine à coudre héritée de la vieille tante, le grille-pain, les bottes de travail, la télé ou l’ampli. Des fois ça regarde bien, une petite connexion, un ajustement, deux coutures, une pièce qui se trouve encore, et c’est reparti mon kiki. D’autres fois, diagnostic plus funeste, la bébelle ne sert plus qu’à amasser la poussière.

Donc, au mieux, le truc est réparé, sa durée de vie est prolongée de quelques lunes encore.

Au mieux, toujours, c’est brisé, pour de bon, mais on en vient à la conclusion en y pensant bien que ça fait déjà un bout qu’on fait sans et que c’est peut-être pas aussi essentiel à notre vie qu’on le croyait, et voilà tout, pas nécessaire de s’en procurer un autre.

Au mieux du mieux encore, on aura (re)mis en mode veille le petit bouton « jeter pour jeter et acheter pour acheter » qui alimente notre carte de crédit, nos pulsions de consommation et notre empreinte écologique.

Mais surtout, mieux que le mieux du meilleur, on aura créé, réparé, valorisé, récupéré du tissu social. Du partage de connaissances et de savoir-faire. Du réseau de voisinage. De la mixité de plein de monde qui savent, qui ont envie de savoir, qui ont envie. Point.

Parce que ce qui se passe au-delà de chaque vélo remis sur roues, de chaque radio recrache ses vieux succès et des toasts qui sautent de nouveau hors du toaster, c’est ça, du monde qui se rencontre, qui s’entraide, qui se dit « ben voyons, c’est encore bon, faut juste changer un boulon » ou « ouin, c’est fini, mais si t’en as besoin, je peux te prêter le mien, je peux même aller te donner un coup de main ».

T’es un peu étrange, Bolduc, que vous vous dites.

Oui. Mais non.

Parce que ce truc écologique, cette lutte aux changements climatiques dont on parle constamment ici et ailleurs, c’est bien sûr une série de petits gestes et de grandes décisions, mais c’est surtout une question de care. J’écris care, en anglais j’en suis consciente, parce que je n’arrive pas à trouver le mot juste en français. Ce n’est pas juste de l’ordre de la préoccupation ou l’intérêt, c’est pas la peur, ça dépasse même l’engagement comme on l’entend trop souvent.

Ce que demande cette lutte aux changements climatiques, j’ose à peine l’écrire, mais je l’écris pareil au risque de passer pour une timbrée, c’est carrément de l’amour.

De l’amour pour la planète et pour ce qui l’habite, tout ce qui l’habite, ce qui inclut l’humain, tout l’humain.

Disons de la bienveillance. Ça pourrait être le mot juste, bienveillance.

Et c’est exactement ce que vous trouverez aux cafés de réparation.

Que vous vous pointiez avec votre coffre d’outils ou votre lot de patentes ou de réflexes amochés, si vous regardez autour, vous y verrez de la bienveillance, des gens qui regardent vers le même horizon, avec le même objectif, et qui sont prêts à s’entraider.

Et l’entraide, c’est une merveille quand vient le temps du grand ménage, à la maison ou dans ses priorités.

Pis là, c’est le temps de frotter.