Sonia Bolduc
Redonner son autonomie alimentaire au Québec, ça exigera une vue d’ensemble, de la créativité, de la bonne volonté et de la volonté politique, du partage et de la collaboration, une capacité à laisser une place nécessaire aux gros producteurs, indispensables, mais aussi aux petits qui se butent constamment à des règlementations, des quotas, des coûts et des façons de faire sans souplesse.
Redonner son autonomie alimentaire au Québec, ça exigera une vue d’ensemble, de la créativité, de la bonne volonté et de la volonté politique, du partage et de la collaboration, une capacité à laisser une place nécessaire aux gros producteurs, indispensables, mais aussi aux petits qui se butent constamment à des règlementations, des quotas, des coûts et des façons de faire sans souplesse.

Des semis et (plus que) de la bonne volonté

J’étais pas mal convaincue d’avoir coché une variété de tomates italiennes quand j’ai passé ma commande en ligne.

Mais bon, faut croire que non. Y avait des tomates cerises, de la tomate à sandwich, un lot de paquets de semis de légumes et de fines herbes, ben des fleurs aussi.

Mais pas de tomates italiennes.

« Tiens, ce sont les graines de tomates Maria que j’avais récoltées y a deux ans », m’a fièrement lancé ma douce en me tendant un petit pot de verre avec une trentaine de graines à l’aspect douteux.

En confinement, t’évites les longs débats qui peuvent déraper, vous l’aurez compris vous aussi, j’ai mis les graines en terre pour lui faire plaisir et saluer une de ses rares initiatives potagères.

Fait une quinzaine d’années qu’on fait un potager à la maison, les premiers étés sur le mini terrain de la mini maison dans la mini ville, et depuis près d’une décennie, dans la campagne où on s’est retranché avec des poules, des chèvres, des ânes.

Fait donc une quinzaine d’années qu’on s’est mise à rêver à ça, une certaine forme d’autonomie alimentaire. Fait une quinzaine d’années, donc, qu’on avance avec cette idée, de projets en essais, d’essais en erreurs, d’essais aussi en réussites.

Des semis tout en même temps, des semis trop tôt, trop tard, un dernier gel sur tes plants de tomates fraîchement transplantés au potager, des chèvres qui sautent la clôture pour se payer la récolte de betteraves et de laitue, des poules qui picorent les tomates bien mûres, des cerises de terre qui lèvent pas de terre.

Mais aussi des conserves et des soupers concoctés directement dans le jardin, un peu de salade ici, quelques feuilles de basilic, un peu de concombres, des carottes, de la ciboulette, et du feta gracieuseté des biquettes.

« T’sais So, si je devais nourrir ma famille avec mon propre jardin demain, j’aurais aucune idée comment faire, on n’a pas ces connaissances-là. »

Lui, c’est un de mes jeunes collègues, en début de semaine, quand on brainstormait ce sujet de dossier dans un de nos millions d’appels conférences de téléjournalistes confinés chacun chez soi.

Ce n’était pas anodin. Tout est là.

Dans la perte du savoir, oui, mais dans la perte du contact, surtout.

Quand François Legault a déclaré, puis répété au cours de la dernière semaine son intention de redonner au Québec son autonomie alimentaire, son énoncé parlait beaucoup en sous-texte de notre perte de contact avec notre alimentation, avec les produits, les aliments, leur origine, leur production, avec leurs producteurs.

Son énoncé mettait aussi en lumière notre manque de volonté des dernières décennies, une certaine forme d’abandon de nos capacités, alors qu’ils étaient nombreux à appeler à une révision complète de nos façons de faire d’un bout à l’autre de la chaîne alimentaire.

Son énoncé plein de bonnes intentions laissait aussi entrevoir la complexité du projet, pas seulement pour des questions de climat, mais surtout en raison d’un système tellement cadenassé de règlementations et de dérèglementations qu’on ne sait plus avec quelle clé se déchaîner.

Redonner son autonomie alimentaire au Québec, ça exigera bien davantage qu’une tarification avantageuse d’Hydro-Québec pour de la production en serres, même si c’est une très joyeuse et inspirante idée.

Redonner son autonomie alimentaire au Québec, ça exigera une vue d’ensemble, de la créativité, de la bonne volonté et de la volonté politique, du partage et de la collaboration, une capacité à laisser une place nécessaire aux gros producteurs, indispensables, mais aussi aux petits qui se butent constamment à des règlementations, des quotas, des coûts et des façons de faire sans souplesse.

Ça prendra de la place pour tous, pour le citoyen aussi, dans son rôle de consommateur capable d’exiger ses produits québécois sur les tablettes de son supermarché autant que de son marché public, dans sa capacité aussi de payer un prix juste pour un produit d’ici.

Ça prendra de la fierté, de l’audace, du savoir et un contact renouvelé avec ce qu’on produit et ce qu’on mange.

Là, c’est le temps des semis, pour nos petits potagers respectifs, mais aussi pour notre avenir collectif. 

C’est le temps de se semer du savoir, du contact, de l’autonomie, et accessoirement, des tomates Maria, parce que oui, les semis ont germé.