Sébastien Lévesque
La présidente de la Fédération des femmes du Québec, Gabrielle Bouchard, a fait pas mal parler d’elle au cours des derniers jours.
La présidente de la Fédération des femmes du Québec, Gabrielle Bouchard, a fait pas mal parler d’elle au cours des derniers jours.

L’État et les chambres à coucher

CHRONIQUE / La semaine dernière, la présidente de la Fédération des femmes du Québec, Gabrielle Bouchard, a fait pas mal parler d’elle en raison d’un tweet que nombreux ont qualifié de « maladroit » et « déplacé ». Elle-même s’est d’ailleurs rétractée en reconnaissant qu’il s’agissait d’une erreur de jugement. Je ne vais donc pas ajouter ma voix à tous celles et ceux qui ont déjà expliqué en quoi et pourquoi les propos de Mme Bouchard étaient indignes de sa fonction, mais je voudrais néanmoins saisir cette occasion pour réfléchir plus attentivement à la teneur de ceux-ci. Et si elle n’avait pas tout faux ?

« Les relations de couple hétérosexuel sont vraiment violentes. En plus, la grande majorité sont des relations basées sur la religion. Il est peut-être temps d’avoir une conversation sur leur interdiction et abolition. » Voilà ce qu’elle a écrit sur Twitter. L’ensemble est assez confus, j’en conviens, mais allons-y passage par passage pour tenter de comprendre ce qu’il en est.

D’abord, bien que cela ressemble à une généralisation abusive, il n’est pas tout à fait faux d’affirmer que les relations de couple hétérosexuel sont violentes. Pas toutes, évidemment, mais il n’en demeure pas moins que, statistiquement parlant, on sait que les femmes sont tuées en majorité dans un contexte de relations intimes avec un partenaire masculin. En soi, cela devrait suffire à nous faire réfléchir sur la violence faite aux femmes et sur la masculinité toxique qui en est la cause.

Dans le même ordre d’idée, on sait aussi que l’image de la femme véhiculée par les médias et la publicité est souvent celle de la femme-objet, séductrice et soumise. De son côté, la pornographie participe à renforcer cette image, notamment en confinant les femmes au seul rôle de « réceptacle passif du plaisir masculin ». Pire encore, la pornographie fait parfois l’apologie de la violence sexuelle envers les femmes – je vous épargne les détails. Penser que tout cela n’aurait aucun impact sur les relations de couple et sur les relations intimes relève tout bonnement de la pensée magique.

Parlant des relations hommes femmes, il peut sembler étrange que Mme Bouchard fasse référence à la religion dans son tweet, mais il est pourtant intéressant de noter que c’est surtout les religions qui ont participé à normaliser la domination de l’homme sur la femme dans la société. En effet, il suffit de lire divers passages de la Bible et du Coran pour s’en convaincre. Certes, on me rétorquera que la religion n’est plus aussi influente qu’elle ne l’était jadis, mais il serait néanmoins naïf de croire que nous nous sommes réellement et totalement émancipés du paradigme religieux qui, pendant des siècles, a participé à façonner nos sociétés, et ce, parfois même jusque dans les moindres recoins de notre intimité.

Bref, en y regardant de plus près, je crois que la seule chose qui pose vraiment problème dans le gazouillis de Mme Bouchard, c’est sa conclusion. Car constater que les relations de couple hétérosexuel sont parfois toxiques et violentes est une chose, mais en appeler à leur interdiction ou à leur abolition en est une autre. Évidemment, il s’agissait d’une boutade – enfin, j’espère ! –, mais on peut malgré tout se questionner sur le bien-fondé d’une telle déclaration. Et surtout, se questionner sur le rôle de l’État dans tout ça.

On se souvient évidemment tous de cette déclaration de Pierre Elliott Trudeau voulant que « l’État n’a rien à faire dans les chambres à coucher de la nation ». Dans son contexte, cette déclaration était plus que bienvenue, car il s’agissait de décriminaliser l’homosexualité et d’offrir aux femmes davantage de contrôle sur leur propre sexualité. Par contre, face à des problématiques comme l’hypersexualisation, l’objectivisation et la marchandisation du corps de la femme, il est à se demander s’il ne serait pas temps de réintroduire l’État dans les chambres à coucher. Juste un peu. À tout le moins, je crois que cela démontre la nécessité de réintroduire un vrai bon cours d’éducation à la sexualité.