Le véganisme est un humanisme

CHRONIQUE / Le véganisme fait de plus en plus d’adeptes au Québec et un peu partout dans le monde. Mais cette popularité a un prix, et dans les faits, le véganisme soulève aussi de nombreuses questions et des débats passionnés. Parmi les critiques qui lui sont adressées, certaines considèrent le véganisme comme une doctrine misanthrope, c’est-à-dire qu’elle alimenterait la haine ou le mépris du genre humain. Or, s’il est vrai que certains militants véganes portent un discours assez intransigeant et radical, notamment à l’égard de l’espèce humaine, il n’en demeure pas moins que les fondements du véganisme sont profondément humanistes. C’est à tout le moins ce que je tenterai de démontrer dans ce texte.

En tenant de tels propos, je sais pertinemment que je m’aventure sur un terrain glissant. Comme je l’ai évoqué précédemment, le véganisme est un sujet qui soulève les passions et qui prête difficilement à la réflexion rationnelle. Et si le véganisme ne manque pas de susciter de vives réactions, c’est non seulement parce que certains de ses représentants sont des « exaltés », mais aussi, et surtout, parce qu’il tend à remettre en question de nombreuses évidences, à commencer par notre prétendue supériorité sur les animaux, ou encore le fait que manger de la viande serait naturel et nécessaire. Ces arguments sont intéressants, mais nous verrons qu’ils résistent difficilement à l’analyse.

Pour la plupart d’entre nous, manger de la viande est un geste banal et tout ce qu’il y a de plus naturel. Pourtant, lorsque l’on y réfléchit bien, cette consommation est loin d’aller de soi et tient davantage du trait culturel acquis que d’une « pulsion naturelle ». Depuis notre enfance, en effet, on nous présente des plats constitués de viande et nous les mangeons sans trop nous poser de questions – et surtout sans savoir exactement d’où provient cette viande. On en vient naturellement à croire que la viande est indispensable à notre santé, et qui plus est, une incontournable source de plaisir. Dans ce contexte, il est assez compréhensible que le véganisme se bute à de nombreuses résistances, car remettre en question tout ce que nous tenons pour vrai ou évident depuis notre enfance n’est pas chose aisée.

Par ailleurs, nous avons tous appris à penser que les êtres humains sont supérieurs aux autres animaux. Ces derniers, en effet, sont le plus souvent considérés comme des ressources naturelles, voire carrément comme des marchandises. À ce sujet, je ne suis pas de ceux qui considèrent les animaux tout à fait comme nos égaux. Néanmoins, je me considère antispéciste, car je m’oppose à ce que nous profitions de notre « supériorité » pour assujettir les animaux à nos moindres désirs, les réduisant ainsi à une vie d’esclavage et de misère. Qui plus est, cette supériorité humaine est bien relative, car bien que nous puissions effectivement exercer notre emprise sur les animaux, le fait est aussi que nous sommes dépendants d’eux. Plus que jamais, il nous faut donc apprendre à nous intégrer aux écosystèmes que nous côtoyons, faute de quoi nous nous condamnons nous-mêmes à l’extinction.

Du reste, je suis plutôt convaincu qu’au fond d’eux, la plupart des gens sont d’accord avec le principe de base du véganisme, qui consiste à éviter aux animaux des souffrances abusives et inutiles. Et je suis plus convaincu encore que le fait d’élargir notre cercle de compassion jusqu’aux animaux nous aide à approfondir notre propre humanité. De fait, l’humanité s’humanise lorsqu’elle se préoccupe du sort des plus vulnérables, que ceux-ci soient des humains ou des animaux. En ce sens, je crois qu’il n’y a aucune honte à se laisser gagner par des sentiments bienveillants comme la sympathie à l’égard des animaux. Cette prise de conscience m’apparaît même plus nécessaire que jamais.

Pour toutes ces raisons, il me semble que, loin d’être une prise de position contre les humains, le véganisme constitue plutôt un effort afin de repenser notre rapport aux animaux, ainsi que la place de l’être humain dans la nature. Et ce que nous perdons en plaisirs éphémères, je suis convaincu que nous le gagnons en humanité.