Sébastien Lévesque

La forme et le fond

CHRONIQUE / Je le répète constamment à qui veut bien l’entendre, mais depuis quelques années, notre débat public est vraiment en piteux état. Que ce soit sur des sujets aussi variés que la laïcité ou le véganisme, il semble effectivement très difficile de tenir une quelconque discussion sans que cela ne vire à la foire d’empoigne. Les réseaux sociaux y sont certainement pour quelque chose, mais d’autres raisons, plus fondamentales, sont nécessairement en cause. Après tout, les réseaux sociaux ne sont que des outils, des canaux, dont la pertinence et l’utilité dépendent de l’usage que nous en faisons.

Le problème n’est donc pas tellement les réseaux sociaux eux-mêmes, mais plutôt notre incapacité à en faire bon usage et à débattre convenablement. Cela tient notamment à notre manque de rationalité, mais aussi, je crois, à une certaine dose de malhonnêteté intellectuelle. Notons, par exemple, qu’il apparaît toujours plus facile de tenir pour vrai des propos qui vont dans le sens de nos propres convictions que des propos qui les contredisent, et ce, indépendamment de leurs qualités intrinsèques. C’est ainsi que nous nous enfermons toujours davantage dans les chapelles idéologiques, avec la dose de mauvaise foi et de dogmatisme que cela implique.

Il n’y a malheureusement pas de solution miracle pour rehausser la teneur de nos débats, mais il y a tout de même quelques trucs qui peuvent nous aider. Parmi eux, il y a le principe de charité, dont je vous ai probablement déjà parlé, mais qui me semble incontournable. Selon Wikipédia, le principe de charité est « un type de compréhension des propos d’autrui qui consiste à attribuer aux déclarations de ce dernier un maximum de rationalité ». Autrement dit, il s’agit de choisir, parmi une multitude d’interprétations possibles, celle qui s’avère la plus généreuse sur le plan de la clarté et de la cohérence.

Vous voulez un exemple ? Dans ma dernière chronique, j’ai moi-même fait preuve de charité à l’endroit de Gabrielle Bouchard, présidente de la Fédération des femmes du Québec, au point où certaines personnes m’ont reproché d’être complaisant et naïf. Il est vrai que, pour tirer quelque chose de bon des propos controversés de Mme Bouchard, j’ai dû faire preuve d’une très grande dose de charité, mais je l’ai fait, car cela me semblait plus constructif ainsi. Pour faire avancer le débat public, en effet, il me semble généralement plus approprié de saisir les propos d’autrui comme des occasions de réfléchir plutôt que des occasions d’alimenter la polémique.

C’est la différence entre la forme et le fond. J’aurais pu me contenter de critiquer la forme, mais j’ai préféré commenter le fond.

J’aurais pu m’arrêter à mes premières impressions – qui étaient plutôt négatives –, mais j’ai fait l’effort d’approfondir la réflexion pour tenter de saisir le sens caché des propos de Mme Bouchard, quitte à verser dans l’excès de générosité interprétative. Quoi qu’il en soit, j’estime que cela m’a permis de construire un argumentaire qui, à défaut d’être parfait, a néanmoins le mérite de confronter les évidences. Comme quoi même les propos les plus confus et controversés peuvent alimenter positivement le débat public, pour peu qu’on y mette du nôtre.

Tout cela nous renvoie à la signification même d’un débat et à ses finalités. Or, contrairement à une croyance trop largement répandue, un débat ne devrait pas avoir pour objectif « d’écraser » l’autre ou d’avoir raison à tout prix, mais bien de cheminer ensemble vers la vérité ou le bien commun. Idéalement, un débat devrait donc permettre à ses intervenants de transcender leurs divergences d’opinion ou d’interprétation, ou à tout le moins de mieux se comprendre les uns les autres.

Finalement, la réussite d’un débat tient à bien peu de choses. En gros, il s’agit de faire preuve d’ouverture et de bonne foi. Il s’agit d’admettre que nous pouvons nous tromper et que nos interlocuteurs peuvent avoir raison – en partie ou en totalité. Et surtout, il faut s’accorder, à soi et aux autres, le droit à l’erreur, en prenant notamment soin de bien distinguer la forme et le fond.