Charles Darwin

Des animaux comme les autres

CHRONIQUE / Depuis Aristote, que l’on considère souvent comme le père de la biologie, nous savons que les êtres humains sont des animaux. Et depuis le 19e siècle, notamment sous l’impulsion des travaux du naturaliste Charles Darwin, il est entendu que les êtres humains sont non seulement des animaux, mais des animaux comme les autres. Mais qu’est-ce à dire exactement ? Et quelles sont les implications de cette idée ? Aujourd’hui encore, avec les débats entourant le véganisme et l’antispécisme, on constate que la question est loin de faire l’unanimité.

En effet, dire que nous sommes des animaux comme les autres ne va pas de soi dans l’esprit de nombreuses personnes. Il faut dire qu’elle n’est somme toute pas si loin l’époque où nous pensions que l’être humain était le « chef-d’œuvre de la création divine », ou encore qu’il possédait une intelligence supérieure qui l’autorisait à dominer la nature et les animaux. D’aussi loin que je sache, nos réflexions sur « le propre de l’homme » ont toujours abouti à des conclusions visant à justifier la perception selon laquelle l’être humain serait une espèce à part, si ce n’est carrément supérieure aux autres espèces. Et pourtant…

Et pourtant, si l’on tire les bonnes conclusions des travaux de Darwin, rien ne justifie une telle prétention. L’évolution n’est pas un processus d’amélioration constante orientée vers une finalité, il n’y a donc aucune raison de penser que certaines espèces – y compris la nôtre – seraient supérieures aux autres. Ce n’est pas « la loi du plus fort », comme on l’entend trop souvent, mais une lutte pour l’existence dont la survie dépend de la capacité d’adaptation des espèces par rapport à leur milieu. Or, l’équilibre des écosystèmes ne repose pas sur une lutte à finir entre ses différents éléments, mais au contraire sur la capacité de ces derniers à s’harmoniser les uns avec les autres pour entretenir cet équilibre.

Autrement dit, le monde vivant n’est autre qu’une grande famille où chacune des espèces est liée aux autres par le biais de rapports égalitaires et réciproques qui mettent en lumière le fait que nous sommes tous interdépendants les uns des autres. Mais cette égalité a-t-elle des implications morales pour nous et pour les autres animaux ?

Du point de vue de certains penseurs véganes et antispécistes, la conséquence de cette égalité serait qu’il est inadmissible que les êtres humains s’arrogent le droit de disposer de la vie de certains animaux. En effet, puisque les animaux sont des êtres sensibles et qu’ils ont des intérêts qui leur sont propres, il importe d’en tenir compte. En lui-même, l’argument est valable, mais il est cependant difficile de comprendre comment, sur la base d’un tel raisonnement, ces penseurs en viennent à conclure que tuer un animal serait immoral en toutes circonstances.

Pour ma part, il me semble que pour déterminer si nous pouvons ou non tuer – et éventuellement consommer – un animal, nous devons nous en remettre à l’analyse et à l’évaluation des impacts de ce choix sur la nature et sur les animaux. Si, par exemple, nous en venions à la conclusion – et c’est le cas – que l’élevage industriel a des effets délétères sur l’environnement, nous devrions y renoncer. Et si nous constations aussi que l’élevage industriel impose aux animaux des souffrances abusives et inutiles, nous aurions alors une raison de plus d’y renoncer. En ce sens, le véganisme semble une position raisonnable et conséquente pour quiconque a réellement à cœur le sort de la planète et le bien-être des animaux.

Cela dit, il serait abusif et prématuré d’en conclure qu’il n’existe aucune exception à cette règle. Au contraire, il apparaît même qu’à l’intérieur de certains paramètres et de certaines limites bien définies, le fait de tuer et de consommer des animaux serait non seulement acceptable, mais nécessaire. En effet, certaines activités humaines comme la chasse et la pêche participent elles aussi à entretenir l’équilibre des écosystèmes. Après tout, puisque nous sommes des animaux comme les autres, il n’y a aucune raison de penser que nous n’avons pas nous aussi notre rôle à jouer dans tout ça.