Charité bien ordonnée

CHRONIQUE / Réussir un débat sur les réseaux sociaux n’est pas une mince affaire. Outre les habituelles guerres d’ego, il y a aussi tout un nombre d’éléments parasites qui nuisent à la bonne conduite et à la compréhension de nos échanges. Parmi ceux-ci, on note la prévalence de comportements hostiles, notamment la propension qu’ont certaines personnes à chercher à « écraser » leur interlocuteur plutôt qu’à l’élever. Tout cela ne date pas d’hier, me direz-vous, mais force est de constater que les réseaux sociaux tendent à accentuer le phénomène – ou à tout le moins à le rendre plus visible.

Globalement, on peut penser que la démocratisation de la parole publique est une bonne chose. Après tout, chacun a droit à son opinion et il est sain que tous puissent s’exprimer librement. Néanmoins, on oublie trop souvent que la prise de parole publique s’accompagne de certaines responsabilités et, qui plus est, que toutes les opinions ne se valent pas forcément. La prudence est donc de mise, et il est déplorable de constater que certaines personnes s’engagent sur ce terrain glissant sans prendre quelques précautions d’usage, à commencer par s’assurer de savoir de quoi ils parlent.

Mais que faire? Prenez cette chronique comme une sorte de petit tutoriel afin de tenter d’assainir nos débats sur les réseaux sociaux. Peine perdue, diront certains, mais au moins, on ne pourra pas nous reprocher de n’avoir rien. Paix aux hommes et aux femmes de bonne volonté, comme on dit.

Avant toute chose, je crois qu’il faut redéfinir les finalités de nos débats, que l’on assimile trop souvent à une sorte de lutte à finir entre deux ou plusieurs protagonistes. Or, contrairement à une idée largement répandue, l’objectif premier d’un débat n’est pas de faire un gagnant et un perdant, mais bien de permettre à tous ceux et celles qui y participent de parfaire leurs connaissances dans un domaine ou sur un sujet donné. Autrement dit, lorsque tout le monde s’engage de bonne foi dans un débat, il ne devrait en principe n’y avoir que des gagnants.

Mais la réalité est souvent tout autre, évidemment. Trop souvent, les gens débattent avec pour seul objectif de faire valoir leur point de vue, sans se montrer réellement intéressés à entendre celui des autres. On aurait donc envie d’attribuer la faute aux autres, mais le fait est qu’à un degré ou à un autre, nous faisons tous partie du problème. Et le problème, c’est que nous manquons trop souvent d’humilité et d’ouverture. Le problème, c’est que nous ne sommes pas suffisamment charitables.

Non, je ne parle pas ici de la charité chrétienne, mais bien du principe de charité dans la discussion, qui consiste à attribuer aux déclarations de notre interlocuteur un maximum de rationalité. En d’autres termes, il s’agit de lui accorder le bénéfice du doute, c’est-à-dire que lorsque ses propos ne nous apparaissent pas clairs et que plusieurs interprétations s’offrent à nous, nous devrions privilégier celle qui avantage notre interlocuteur et qui confère à son discours le plus de cohérence possible.

Pour réussir un débat sur les réseaux sociaux, il ne faut donc pas hésiter à y insuffler une bonne dose de naïveté, si j’ose dire. Il faut mettre toutes les chances de notre bord en cherchant sincèrement à comprendre la position de notre interlocuteur. Il faut donner la chance au coureur, comme on dit, et ce, en lui posant un maximum de questions qui lui permettront d’étayer sa position. Ensuite, nous aurons évidemment tout loisir d’être en désaccord les uns avec les autres, mais inutile pour cela de se montrer méprisant et condescendant à l’égard de celles et ceux qui ne pensent pas comme nous.

Débattre est un art complexe, mais je crois qu’en respectant ces quelques règles élémentaires, nous pouvons tous contribuer concrètement à assainir l’espace public. Mais chacun doit y mettre du sien et accepter sa part de responsabilité. Comme quoi l’adage voulant que « charité bien ordonnée commence par soi-même » s’applique aussi très bien à l’éthique de la discussion.