Des chiffres et des lettres muettes

CHRONIQUE / Souvent, on entend qu’il va faire «si» degrés et non «sisse» degrés. Il en va de même avec «di» et non pas «disse». Est-ce que mes oreilles ont raison de «siller»? (Robert Beauregard, Québec)

Désolé pour vos oreilles, répondais-je le 8 juin 2007, mais les personnes qui prononcent ainsi ont été à bonne école : quand le mot qui suit «cinq», «six», «huit» et «dix» commence par une consonne, la consonne finale du chiffre devient muette.


«Le naufrage a fait [si] morts et [ui] blessés. [Di] personnes manquent à l’appel.»

«J’arrive dans [sin] minutes!»


Ce serait trop beau si c’était aussi simple. Mais il y a des exceptions : dans les dates (quand le mois commence par une consonne), devant «pour cent» et lorsque le numéral est utilisé comme nom ou comme pronom. Dans les deux premiers cas, les deux prononciations sont possibles, et dans les deux autres, il faut prononcer le son final.


«Votre rendez-vous est fixé au [sisse ou si] juillet prochain.»

«J’ai eu 98 [uite ou ui] pour cent à l’examen!»

«Je joue mon [sink] de cœur maintenant (numéral utilisé comme nom).»

«J’ai demandé 12 paires de chaussettes, pas 22! J’en ai 10 [disse] de trop (numéral utilisé comme pronom, remplaçant le mot «paires»).»


Dans les dates, la consonne finale de «cinq» se prononce pratiquement toujours. Avec «pour cent», elle est très souvent muette quand «cinq» fait partie d’un autre nombre («cinq [sink] pour cent et vingt-cinq [sin] pour cent»).

Qu’en est-il pour «sept» et «neuf»? Les prononciations [sè] et [ne] sont considérées comme vieillies, mais on les entend encore (comme dans «1700» et «1900» [«milsèsan, milnesan»]).

Mais «neuf» a une particularité : devant les mots «ans», «autres», «heures» et «hommes», la liaison se fait avec le son [v].


«L’équipe est formée de neuf hommes [nevom]. Ils s’entraînent les lundis à 9 h [neveur].»

«Donnez-moi neuf avocats [nefavoca]. Oh et puis donnez-m’en neuf autres [neuvôtre].»

«Tu as seulement 9 ans [nevan], il te reste encore neuf années [nefané] avant d’être majeur.»


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«Dans mon journal ce matin, le journaliste conjugue "renforcer" comme s’il était du second groupe : il renforcit.» (Jean-Marc Pagé, Saguenay)


J’ai répondu à cette question le 7 janvier 2005, mais l’article de la Banque de dépannage linguistique m’apparaît plus complet et plus nuancé. Le voici.

«Sorti de l’usage en France, le verbe «renforcir» au sens de «rendre plus fort» a résisté plus longtemps au Québec à son concurrent «renforcer». «Renforcir» a été usuel en français jusqu’au XVIe siècle, avant d’être évincé par la forme «renforcer». Il s’est alors réfugié dans la langue populaire [...]. Au Québec, «renforcir», courant à l’époque de la colonisation en Nouvelle-France, s’est conservé jusqu’à aujourd’hui, mais son emploi est en recul. Si l’on ne peut considérer son emploi comme fautif, on peut juger préférable, selon les besoins du contexte, de recourir à des équivalents plus actuels, de registre neutre ou soutenu, comme «renforcer» ou «fortifier», mais aussi à des expressions comme «reprendre des forces»; «devenir plus fort», «plus costaud»; «raffermir», «tonifier», «développer ses muscles» ou «muscler» (son ventre, etc.).

Par ailleurs, dans le sens de «rendre plus solide», au propre comme au figuré, «renforcir» pourrait être remplacé par «renforcer», mais aussi par des équivalents comme «consolider», «étayer», «soutenir», «stabiliser». 

De la même manière, le substantif «renforcissement», dérivé de «renforcir», peut être remplacé par l’équivalent «renforcement» ou d’autres plus appropriés, selon le contexte.»

Bref, «renforcir» n’est pas foncièrement mauvais, mais pour l’écriture journalistique, qui doit être de niveau un peu plus soutenu, il vaut mieux l’éviter.

J’ajouterai que le verbe «forcir», bien que rarement utilisé, est correct. Attention toutefois, car il n’est pas synonyme de «forcer», mais plutôt de «se renforcer». Par exemple, on dira d’un enfant qu’il a forci s’il a grandi, s’il est devenu plus fort ou plus massif.

Le Petit Robert note aussi que le vent peut forcir, dans le sens de «fraîchir».


Perles de la semaine

Ces étudiants manquent un peu de culture bio…


«Le système urinaire comprend deux haricots en forme de reins.»

«L’air descend dans les poumons par la tranchée arrière.»

«Les veines du cou sont les veines jugulées.»

«La bile est produite par la vésiculaire binaire.»

«Les rotules sont de petits rots très légers.»


Source : «Le sottisier du collège», Philippe Mignaval, Éditions Points, 2006.


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.