Steve Bergeron
La Tribune
Steve Bergeron

Cuirs, velours et pataquès

CHRONIQUE / Ma chronique d’il y a deux semaines, sur la «compliance» du Dr Arruda, m’a valu plusieurs commentaires de lecteurs qui souhaitaient que je signale au bon médecin une autre erreur qu’il commet régulièrement: «Ça va (t)être.»

J’ai d’abord refusé, l’objectif n’étant pas de purger toutes les fautes de français du directeur de la santé publique, mais de stopper un anglicisme avant qu’il ne se propage.

Toutefois, en relisant tous les messages reçus, je me rends compte que les mauvaises liaisons sont parmi les fautes de français qui vous horripilent le plus. Prenons donc le taureau par les cornes et explorons les principaux cas. Qui sait? Peut-être que ceux qui n’aiment pas le «ça va (t)être» du Dr Arruda vont découvrir qu’ils ne sont pas blancs comme neige non plus…

D’emblée, disons que le français est une langue qui semble détester les hiatus (la succession de deux voyelles) et donne l’impression de tout mettre en œuvre pour les faire disparaître. Le premier moyen qu’elle emploie, c’est l’élision des articles, prépositions, pronoms et adverbes devant des mots commençant par une voyelle ou un h muet. Grâce à ces élisions, on dit que «l’araignée d’Élise, qu’Antoine n’aime pas non plus, m’effraie» au lieu de «la araignée de Élise, que Antoine ne aime pas non plus, me effraie».

Deuxième arme: les liaisons. Grâce à elles, on entendra que «les (z)enfants ont eu vingt (t)ans» (et non «les (h)enfants ont eu vingt (h)ans»), qu’«un (n)arbre nous (z)obstrue la vue», que «tout (t)en (n)enlevant son manteau, Gilles a remarqué notre laisser-(r)aller et constaté qu’il restait beaucoup (p)à faire», etc.

J’ajouterai que l’art de bien faire ses liaisons est devenu, pour plusieurs, un critère d’évaluation de la qualité de la langue d’une personne. Pour preuve, les fautes dans ce créneau sont tellement mal vues qu’on leur a trouvé des noms! Si vous échappez un «ce n’est pas (t)à moi» ou un «quatre (z)enfants», vous venez de faire un joli pataquès. Ce mot, selon le Trésor de la langue française, serait une imitation de l’expression «je ne sais pas-t-à qui est-ce». On peut aussi appeler ça familièrement un cuir ou, plus rarement, un velours. D’après la Banque de dépannage linguistique (BDL), un cuir implique le son [t] et un velours, le son [z], mais les principaux dictionnaires ne s’avancent pas autant.

Au fait, j’allais oublier le t euphonique, celui qu’on intercale entre un verbe et son sujet pronom postposé, lorsque ce dernier commence par une voyelle, comme dans «où va-t-il?» ou «que mange-t-on?» Ce t n’a aucune autre fonction que celle-là. C’est probablement lui, le grand responsable du très répandu «ça va (t)être», qui n’est aucunement justifié ici. Chez certaines personnes, c’est le son [d] qui apparaît, comme «ça va (d)être le "fun"» ou «quand j’vas (d)être prêt».

Les h aspirés

Mais malgré toutes les astuces euphoniques, les hiatus n’ont pas été éradiqués de notre langue. Il faut donc cesser de les craindre, car il y en a beaucoup en français, tantôt à l’intérieur d’un même mot («aéroport», «Noël», «aorte», «réitérer», etc.), tantôt entre deux mots. Sinon, pourquoi aurions-nous des h aspirés, qui nous autorisent à dire «le homard, la hache, je hurle»?

D’ailleurs, faisons un premier test: «le handicapé» ou «l’handicapé»? «L’hernie» ou «la hernie»? Si vous avez opté pour le h muet, vous perdez deux morceaux de robot!

Et si jamais vous faites fièrement partie des personnes qui disent toujours «ça va être» et «ça a mal été» — et surtout pas «ça l’a mal été», dont vous me parlez et reparlez régulièrement —, répondez-moi franchement: n’avez-vous jamais échappé un «garde-moi-(z)en»? Un «souviens-toi-(z)en la prochaine fois»? Un «chante-lui-(z)en un bout»? Pouvez-vous me dire alors où vous êtes allés chercher ce [z]?

Pourtant, vous n’avez sûrement pas de problème avec «va-t’en», forme impérative de «tu t’en vas»... Si vous êtes capables de dire «je m’en garde», «tu t’en souviens» ou «il lui en chante un bout», vous pouvez aussi dire, à l’impératif, «garde-m’en», «souviens-t’en» et «chante-lui-en un bout»… 

Vous voyez: il faut faire attention avec les règles de liaisons, car elles sont beaucoup plus complexes qu’elles en ont l’air, notamment celles avec les verbes à l’impératif, qui nécessiteraient une chronique à part entière.

«Quand qu’on...»

Je n’ai pas abordé non plus les d qui se transforment en [t], par exemple «un grand (t)homme» ou «quand (t)on parle» — et surtout pas «quand (k)on parle»! —, les f de «neuf» qui deviennent des v seulement avec «ans», «autres», «heures» et «hommes», les liaisons interdites devant certaines voyelles (les onze ans de Marie, la une du journal)...

Pour vous donner une idée, la BDL compte sept fiches sur les liaisons. Je vous conseille d’ailleurs d’aller les lire si le sujet vous passionne. 

N’oublions pas non plus que les fautes de langage sont difficiles à corriger parce qu’elles sont devenues des réflexes. Il faut d’abord en prendre conscience pour s’en débarrasser. Cela demande souvent temps et efforts. 

PERLES DE LA SEMAINE

Après deux mois de confinement, aurons-nous droit à des réponses comme celles-ci aux prochains examens de sciences naturelles?


«Le cochon est un animal en forme de tirelire.»

«Le serpent se déplace par réputation [reptation].»

«Quand on entend chanter un coq, ça veut dire qu’il vient de féconder une poule.»

«Les crabes ont des pinces pour casser les noisettes dont ils se nourrissent.»

«Si on met un poisson dans l’air, il se noie.»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.