Le vocabulaire employé par la NFA pour s’opposer au registre des armes d’épaule au Québec est exagéré, pense Charles. Les mots choisis, à ses yeux, nuisent au débat de fond sur les armes à feu.

Se tirer dans le pied

CHRONIQUE / Petit gars, j’étais fasciné par les armes d’épaule de mon grand-père. Il en possédait quatre ou cinq, une avec une longue lunette de visée. Il les gardait sous verrous dans une armoire dans notre garage. De temps en temps, il les sortait pour les nettoyer ou pour abattre des corneilles qui avaient la mauvaise idée de déterrer les graines dans son jardin.

Je regardais souvent les photos jaunies des nombreuses expéditions de mon grand-père, l’imaginant marcher fusil à la main scrutant les grandes étendues forestières des Laurentides. Un cliché me fascinait particulièrement. On voyait le patriarche Laliberté, grand et svelte, aux côtés de deux de ses amis, poser devant un énorme orignal dont les bois étaient accrochés à une haute poutre. Sur ses pattes, la bête devait mesurer plus de 2,5 m et peser quelques centaines de kilos. Quelle aventure cela a dû être !

Mon père a participé, au fil des ans, à quelques sorties avec son paternel. De beaux moments, se rappelle-t-il encore aujourd’hui. Il n’a toutefois pas développé la même passion pour la chasse. Ça ne l’a pas empêché de conserver deux des armes de son père. Il me les a données l’été dernier : un fusil de calibre .410 datant des années 1930 ou 1940, j’oublie, et un fusil fabriqué dans les années 1880. Les mécanismes d’amorce des deux armes ont été retirés. Je les garde comme précieux souvenirs de mon grand-père. La casquette de chasse en cuir orange qu’il portait est maintenant celle de ma fille. Elle orne fièrement sa jolie tête blonde lorsque nous allons pêcher, une activité dont raffolait également son arrière-grand-père.

Je ne peux m’empêcher de penser à Irené Laliberté chaque fois que j’entends ou lis un reportage sur le registre des armes d’épaule du Québec. Qu’en penserait-il ? Est-ce une bonne façon de prévenir les tueries ? J’avoue ne pas connaître grand-chose sur le sujet.

Ce que je perçois, toutefois, c’est qu’un profond cratère existe entre les propriétaires d’armes à feu et ceux qui n’en ont pas sur la nécessité de ce registre ou de son efficacité. Une tout aussi énorme crevasse sépare les citadins des ruraux sur ces questions.

Charles parle rarement de sa passion pour la chasse dans son entourage. Ce professionnel a réalisé très tôt que certains sujets ne peuvent être abordés avec respect et écoute. Les armes à feu sont de ceux-là. « Les gens ne te regardent plus de la même façon quand ils apprennent que tu chasses. Ils te disent : “Quoi, tu tues d’innocentes bêtes ? C’est cruel”. C’est difficile de débattre de la chasse de façon calme », explique-t-il.

C’est d’autant plus ardu de discuter du contrôle des armes à feu, croit Charles. Les gens sont très émotifs, dit-il. Ils n’écoutent pas ce que les gens dans l’autre camp ont à dire, déplore-t-il. Ça donne des discussions où l’animosité prend toute la place, empêchant tout dialogue, selon lui. Le sujet est à ce point délicat qu’il demande qu’on taise son nom pour que ses propos ne nuisent pas à son entreprise…

L’autre jour sur Facebook, une amie a relayé un reportage sur le registre des armes d’épaule. Elle accompagnait sa publication d’un commentaire disant qu’elle était favorable à la mesure. Presque aussitôt, une déferlante d’insultes s’en est suivie.

Le ton employé est au cœur d’un manque de communication de société sur cet enjeu, croit Charles. L’Association canadienne des armes à feu, la NFA, contribue à alimenter cette hargne, dit-il.

Dans un courriel envoyé à des propriétaires d’armes à feu du Québec, dénonçant le registre des armes d’épaule et les incitant à devenir membres pour barrer la route au gouvernement du Québec, la NFA a recours à des phrases qui incitent à la confrontation :

« Au lieu de cibler les criminels et les contrevenants violents, le gouvernement du Québec veut surveiller les honnêtes propriétaires d’armes à feu comme vous ! »

« C’est une attaque envers votre liberté, votre vie privée et votre personnalité. »

« Le gouvernement du Québec pense que vous êtes l’ennemi. Il n’est pas de votre côté », peut-on lire dans le courriel.

Le vocabulaire employé est exagéré, soutient Charles. Les mots choisis, à ses yeux, nuisent au débat de fond à savoir comment réduire les risques de crimes commis avec des armes à feu. « Ils vont pas mal loin dans ce qu’ils disent. C’est un privilège d’avoir des armes, pas un droit. Dans certains pays, ils se battent pour des droits fondamentaux », affirme-t-il. « Ce n’est pas comme ça qu’on peut avoir une discussion franche et trouver des solutions. Ils se tirent dans le pied », image-t-il, suggérant consciemment le jeu de mots.

Charles est contre le registre des armes d’épaule. Il va créer un faux sentiment de sécurité dans la population, estime-t-il. « J’ai déjà un permis de possession et d’acquisition d’armes. J’ai suivi des cours de maniement et passé un examen. Ma femme a signé pour que je puisse en avoir, que je n’ai pas de problèmes psychologiques. Que les policiers sachent avec le registre combien d’armes j’ai, ça ne changera rien à la sécurité des gens », plaide-t-il.

Cela dit, Charles entend respecter la loi. Il a déjà enregistré ses quatre armes. Une affaire de 25 minutes, une demi-heure tout au plus. « Ce qui est long, c’est de mesurer la longueur des canons. Mais le site internet est assez bien fait. Tu inscris le type de l’arme et il te donne tous les modèles existants. »

Charles va continuer de pratiquer la chasse. Depuis peu, son fils l’accompagne. « Il a découvert ça. C’est une belle activité qu’on fait ensemble », dit-il le sourire dans la voix.