Richard Therrien
«Sur les traces d’un tueur en série» fait la lumière sur un nombre incalculable de lacunes, de détails ignorés, mis au jour par le spécialiste des crimes sériels Guillaume Louis (photo), l’expert en enquête Claude Sarrazin et la journaliste à la recherche Sophie Charest.
«Sur les traces d’un tueur en série» fait la lumière sur un nombre incalculable de lacunes, de détails ignorés, mis au jour par le spécialiste des crimes sériels Guillaume Louis (photo), l’expert en enquête Claude Sarrazin et la journaliste à la recherche Sophie Charest.

«Sur les traces d’un tueur en série»: pour Joanne, Denise, Jocelyne...

CHRONIQUE / Des dizaines de femmes ont été tuées au Québec de 1970 à 1985. Ces meurtres jamais résolus pourraient-ils être l’œuvre d’une seule et même personne? «Sur les traces d’un tueur en série» enquête sur la question, et ça donne une troublante série documentaire, diffusée dès jeudi soir à 20h à Canal D. Infiniment triste, mais absolument nécessaire.

Depuis Making a Murderer sur Netflix, les séries de true crime (vrai crime) se multiplient, à la télé comme en baladodiffusion. Le Québec a notamment produit Le dernier soir, la série de Monic Néron sur ICI Télé, Meurtriers sur mesure, du Club illico, et maintenant celle-ci, en huit épisodes d’une heure, disponible aussi sur Crave. Quand vous aurez commencé, vous risquez de ne pas vouloir lâcher.

Parce que les liens entre tous ces meurtres de jeunes femmes sont trop étroits pour qu’on ne prenne pas au sérieux la thèse du tueur en série. La question se pose particulièrement lorsqu’on évoque sept cas tous répertoriés dans un quadrilatère de 2,5 km, sur le Plateau à Montréal, de 1973 à 1985. Certains de leurs corps ont été retrouvés sur des routes secondaires, à des kilomètres de distance, ce qui peut être interprété comme une signature de la part du tueur. Plusieurs portent des traces d’agressions sexuelles, un classique chez les meurtriers en série. Les cas étudiés dans les deux premiers épisodes remontent à 1977 : Joanne Dorion, trouvée sans vie sur les berges de la rivière des Mille Îles à Fabreville, Denise Bazinet, laissée en bordure de l’autoroute 35 en Montérégie, Jocelyne Houle, découverte dans un fossé du rang 5 à Saint-Calixte, dans un état particulièrement épouvantable.

L’équipe de recherche, composée de trois experts, accomplit un travail de titan pour réunir des indices pouvant relier tous ces meurtres. Surtout quand on considère que des rapports du coroner sont introuvables, que des rapports de police restent flous et que les archives de Photo Police et Allo Police deviennent des références, du temps qu’on photographiait encore les morts dans leur cercueil pour les mettre à la une. «Nos filles sont en danger!» titrait l’un d’eux au plus fort de cette vague de meurtres.

C’était le temps où les scènes de crime n’étaient pas sécurisées, où les policiers fumaient et ne portaient pas de gants en accomplissant leur travail, piétinant des preuves pourtant précieuses. C’était aussi une époque où les morts violentes étaient beaucoup plus répandues. Quand on pense qu’il s’est commis 212 meurtres au Québec dans la seule année de 1976, et qu’il y en a eu 83 en 2018, on comprend qu’il y a eu de l’amélioration malgré ce qu’on peut penser. Étonnant qu’on n’ait pas fait de lien à l’époque entre tous ces meurtres sordides? Pas vraiment. Le concept de tueur en série n’existait pas encore dans le langage policier, du moins pas avant qu’un agent du FBI ne crée l’expression. Et le simple fait qu’il s’agissait de femmes a-t-il été banalisé par les autorités de l’époque, majoritairement masculines? On jase.

Reste que les familles de ces disparues n’ont jamais oublié. Oui, la vie continue, mais dès qu’elles y repensent, les larmes remontent. Elles ont bien demandé une rencontre avec Geneviève Guilbault, ministre de la Sécurité publique, mais celle-ci est restée lettre morte. Quant à la police, inutile de la contacter, la réponse est toujours la même : pas de nouveaux éléments. À la place de ces familles, qui croient en l’hypothèse d’un tueur en série, je serais furieux. Ne pas savoir qui, et imaginer que cette personne soit encore en liberté, impunie, il y a de quoi ne pas dormir la nuit.

Une foule d’intervenants pertinents contribuent par leurs témoignages, dont la journaliste Isabelle Richer. Elle ne serait pas étonnée que le tueur en série William Fyfe, qui a avoué avoir tué et mutilé neuf femmes, ait pu commettre d’autres meurtres. Si les proches témoignent et acceptent de revisiter sous nos yeux ces épouvantables souvenirs, c’est pour que les choses avancent. Sur les traces d’un tueur en série, dont on sent à chaque instant la compassion et le désir de justice, fait la lumière sur un nombre incalculable de lacunes, de détails ignorés, mis au jour par l’expert en enquête Claude Sarrazin, la journaliste à la recherche Sophie Charest et le spécialiste des crimes sériels Guillaume Louis, qui vulgarisent tous très bien chacun des cas et ce qui pourrait le relier. Seul désagrément : un seul épisode est déposé à la fois sur Crave chaque semaine.