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Richard Therrien
Le Soleil
Richard Therrien
La série documentaire de six épisodes tente d’expliquer pourquoi l’opération SharQc s’est soldée par un spectaculaire fiasco. Même ceux qui ont tout lu sur le sujet devraient en apprendre.
La série documentaire de six épisodes tente d’expliquer pourquoi l’opération SharQc s’est soldée par un spectaculaire fiasco. Même ceux qui ont tout lu sur le sujet devraient en apprendre.

SharQc et l’autopsie d’un fiasco

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CHRONIQUE / «C’est à matin que ça se passe.» Éric «Boubou» Bouffard avait vu juste, le 15 avril 2009. Alors en France, à bord d’un TGV pour accompagner une équipe de hockey Bantam, ce membre en règle des Hells Angels venait d’apercevoir un nombre important de policiers sur le quai. L’un d’eux allait l’arrêter quelques instants plus tard.

Ce matin-là, 1200 policiers procédaient au même moment à l’arrestation de presque tous les Hells Angels du Québec, ici comme à l’étranger, dans l’opération policière certainement la plus complexe des 25 dernières années.

Pour galvaniser les troupes, on faisait jouer dans le poste de commandement We Are the Champions. La police en était convaincue : elle venait de tuer les Hells.

La preuve, la série documentaire de six épisodes en ligne sur le Club illico depuis jeudi, refait le fil des événements et tente d’expliquer pourquoi ce qu’on a appelé l’opération SharQc s’est soldée par un spectaculaire fiasco.

Un travail minutieux, chirurgical, sur une période de quatre ans, qui nécessitait la lecture de tonnes de documents sur une preuve qui fait l’équivalent de 371 Empire State Building, une fois imprimée.

Quand la réalisatrice et productrice chez Pixcom Isabelle Ouimet a obtenu la copie d’un disque dur regroupant l’ensemble de la preuve policière qui a mené à l’opération SharQc, elle savait qu’elle avait une bombe entre les mains. Il s’agissait d’une mine d’or pour celle qui lisait les Allô Police et Photo Police de ses grands-parents, à l’âge où d’autres regardent plutôt des films de Disney.

Lui-même fasciné par le crime organisé, le journaliste d’enquête Félix Séguin allait la seconder dans ce travail titanesque.

Le principal atout de cette série? Les témoignages à visage découvert de deux membres des Hells Angels, Ghislain «GG» Vallerand, du chapitre de Sherbrooke, et Éric «Boubou» Bouffard, du chapitre South.

Les deux parlent franchement, racontent en détail leurs arrestations et disent ce qu’ils pensent du délateur Sylvain Boulanger, ex-membre de l’organisation, dont le témoignage a été primordial dans l’enquête qui a mené à SharQc. «Pour moi, un délateur, c’est un rat», dira Ghislain Vallerand.

Convaincre Vallerand et Bouffard de témoigner à la caméra n’était pas gagné d’avance. Félix Séguin, qui se fait souvent accuser par des membres du crime organisé de manger dans les mains de la police, raconte avoir servi de «punching bag» lors d’une première rencontre avec Bouffard dans un restaurant. Au point où Isabelle Ouimet a dû mettre son point sur la table et menacer de quitter les lieux.

«Vous chialez, mais vous n’avez même pas le culot de le faire devant les caméras sur le traitement qui vous est imposé», a lancé Félix Séguin lors de cet échange musclé. L’abcès étant crevé, le duo est finalement parvenu à convaincre les deux hommes de raconter leur version de l’histoire.

Sylvain Boulanger est certainement l’un des pivots de cette série. Cet ancien sergent d’armes, un des plus importants membres du chapitre de Sherbrooke, était considéré comme un «gars plate», qui buvait de l’eau, adorait l’argent mais faisait du couponing, raconte Vallerand.

Vous entendrez de longs extraits du témoignage de Boulanger, négocié durement et à très gros prix; il voulait 10 M$, il en a finalement empoché 2,9 M$.

Même ceux qui ont tout lu sur le sujet devraient en apprendre dans la série. Dans les piles de documents qu’elle a scrutés à la loupe, Isabelle Ouimet a notamment trouvé un rapport d’enquête relatif au meurtre du petit Daniel Desrochers en 1995, dont il est question au troisième épisode. «On a réussi à apprendre certaines choses même à des avocats de la défense qui ont travaillé sur l’opération Printemps 2001», dit-elle.

Les derniers épisodes explorent les causes de l’arrêt des procédures après six ans et demi et d’une réduction de peine pour les accusés.

On ne regarde pas La preuve en lavant la vaisselle; les détails sont multiples, l’affaire est complexe et exige notre plus grande attention. La musique dramatique est omniprésente, inutilement à mon avis, même que ça peut devenir irritant.

Mais il y a là un document qui fait beaucoup plus que l’autopsie d’un fiasco judiciaire; il brosse le portrait le plus complet qui soit de l’organisation criminelle la plus puissante au monde et toujours bien vivante au Québec.

Question d’être clair et de faire tomber ce qui peut rester de vision le moindrement romanesque des Hells Angels, le policier à la retraite et député Guy Ouellette, expert en motards criminalisés, tient à préciser ceci au deuxième épisode : «C’est des tueurs. Tu dois avoir tué pour être membre. Fait que, si vous en voyez un à la télévision, il a tué du monde. Il peut ben vous avoir envoûté ou vous avoir convaincu que c’est un adepte de la moto, il a tué du monde!»