Il y a à peine plus d’un mois, Dany Meloul prenait le siège de Dominique Chaloult à la direction générale des programmes de Radio-Canada.

Les cartes de Dany Meloul

CHRONIQUE / C’est connu dans le milieu des médias : Dany Meloul est d’une délicatesse, d’une discrétion plutôt rares dans la profession. L’antithèse de la patronne au ton autoritaire. Elle téléphone même à ses vis-à-vis de la concurrence pour leur souligner leurs bons coups, c’est tout dire.

Il y a à peine plus d’un mois, elle prenait le siège de Dominique Chaloult à la direction générale des programmes de Radio-Canada, que celle-ci a occupé durant cinq ans. L’un des postes les plus prestigieux en télévision, que plusieurs dans le domaine voient comme le but ultime d’une carrière, malgré les controverses qui viennent avec. Ses principaux objectifs : maintenir une programmation distinctive; conserver la jeunesse à l’écoute; faire rayonner nos productions à l’international; et faire croître le contenu d’ICI Tou.tv.

À la différence de son homonyme de Tout le monde en parle, qui distribue ses cartes chaque dimanche, c’est dans sa manche que Dany Meloul conserve les siennes, ayant composé à la fois avec les questions de droit et de contenu médiatique au cours d’une florissante carrière. Cette avocate qui a longtemps œuvré aux services juridiques de grandes entreprises comme Alcan, Transcontinental, Astral et Bell Média, passe donc du privé au public. Fille d’immigrants, d’origine juive marocaine comme Sonia Benezra, elle est née à Montréal, a grandi dans les deux langues, bercée par la télévision de Radio-Canada, qu’elle regardait avec ses parents et sa sœur. «Pour moi, c’est clair que la plus belle télé se fait dans cette tour», me dit-elle avec conviction dans son nouveau bureau, pour sa première grande entrevue depuis sa nomination.

C’est chez Alcan qu’elle a passé le plus de temps, en début de carrière, 12 ans pour être plus précis. «Ça m’a amenée à voyager au Canada, aux États-Unis et à l’étranger. Je faisais des acquisitions, beaucoup en Asie. Un jour, en revenant de l’Australie, mon chum me dit qu’il y a un poste qui s’ouvre chez Transcontinental. Je souhaitais moins voyager, j’avais de jeunes enfants. J’ai passé cinq années extraordinaires dans les médias écrits, notamment pour Elle Québec et Coup de pouce. J’ai compris alors la valeur d’un article et la publicité rattachée à ça.»

Puis, la télé est arrivée dans sa vie chez Astral, alors roi et maître des chaînes spécialisées au Québec, avec notamment Canal Vie, Séries+, Canal D et Z. Deux ans après la vente de l’entreprise à Bell, Dany Meloul a fait le saut dans le contenu, gérant les chaînes spécialisées, mais aussi les stations de radio et les médias numériques. Le contenu, un monde qui ne lui était vraiment pas étranger. «Quand on travaille aux services juridiques, on n’est pas loin du contenu : on assiste à toutes les réunions, on connaît les producteurs, on négocie avec eux, on connaît la valeur d’une fiction par rapport à des variétés ou du documentaire. Les gens de création sont des bibittes à part, des gens tellement passionnés, avec qui j’adore échanger. J’espère passer le reste de ma carrière en contenu», confie celle qui est toujours membre du Barreau du Québec. Cette solide expérience aux services juridiques représente certainement un atout pour la nouvelle directrice générale, ne serait-ce que pour décortiquer les règles du CRTC, du charabia pour nombre d’entre nous.

Dany Meloul le sait : Radio-Canada est la cible de toutes les critiques, plus que ses concurrents, de par son statut de diffuseur public. Elle considère néanmoins que l’institution remplit très convenablement son mandat. «Ces commentaires viennent peut-être du fait que Radio-Canada a eu un succès exceptionnel en heures de grande écoute. Pourtant, ce n’est pas une télé qui cherche à faire ce qu’ils font de l’autre côté, mais à faire des choses distinctives. On fait plus de miniséries, possibles grâce à nos séries annuelles, qui génèrent de l’écoute. On peut se permettre un Fragile [la nouvelle série de Serge Boucher]. Ça fait que des auteurs viennent vers nous parce qu’ils ne pourraient pas aller ailleurs. Je ne pense pas qu’on copie les autres.» Déjà chez Bell Média, pour obtenir sa faveur, un projet devait surprendre, aller là où on ne s’y attendait pas. «Quand on a décidé de faire un talk-show à Z animé par une femme, Maripier Morin, c’était de la contre-programmation», rappelle-t-elle.

Parmi les mandats qu’elle se donne : soutenir les producteurs dans la vente de leurs formats à l’étranger, encore trop peu exploitée. «Il faut créer une masse critique de contenu provenant de la francophonie canadienne. La BBC sert d’exemple à ce chapitre : on y fait de belles choses, qui ne sont pas calquées sur les États-Unis, et on vend à l’international. On est capable de le faire aussi.»

Ne comptez pas sur Dany Meloul pour annoncer la mort du téléviseur dans les salons, malgré le massif désabonnement au câble. «C’est vrai que tout le monde est sur sa tablette ou son téléphone. Mais s’installer devant son téléviseur, visionner une émission au moment de sa diffusion restent un moment de détente. Il y a encore de grands moments de télévision comme le Bye Bye, La fureur, District 31. La notion du rendez-vous n’est pas morte. L’important, c’est de ne rien échapper du transfert des yeux entre toutes ces plateformes et d’en offrir pour tout le monde.» Vous ne la verrez pas non plus lever le nez sur les cotes d’écoute, que ce soit pour l’écoute en direct ou en différé. «Oui, ça compte», dit-elle, les citant même parmi les trois critères les plus importants pour décider du sort d’une émission. Mais les chiffres issus du Web, qui restent encore privés, comptent autant selon elle.

Avant d’entrer en poste, elle s’est imposée un marathon de sept semaines à visionner une bonne quarantaine de séries de Radio-Canada, question d’être à jour. Et elle y a constaté une plus grande diversité que partout ailleurs. Malgré cela, elle promet qu’on verra une différence quant à une plus forte présence à l’écran des personnes issues de la diversité, un engagement pris par la pdg, Catherine Tait, pour 2025.

Quand je lui fais remarquer que la programmation de jour et que la production à l’extérieur de Montréal sont en déclin, elle répond que les choses pourraient changer. «On étudie des projets qui pourraient nous apporter de l’écoute le jour. Et depuis quelques années, Radio-Canada met en ondes systématiquement deux fictions par année qui proviennent de l’extérieur de Mont­réal. On travaille étroitement avec ComediHa! La production des régions venait souvent du documentaire, mais on veut faire de la fiction, des variétés. Notre rôle n’est pas de créer une industrie dans les régions, mais si on peut les accompagner pour en faire plus, oui on va le faire.»

C’est le souhait que l’on se donne, en attendant de reconnaître véritablement la signature de Dany Meloul à l’écran, que ce soit sur ICI Télé, ARTV, Explora et Tou.tv, l’été et l’automne prochains.