Richard Therrien
Le Soleil
Richard Therrien
Le duo de journalistes, Dave Noël et Antoine Robitaille, accompagné d­es réalisateurs Flavie Payette-Renouf, petite-fille de Lise Payette, et Félix Rose, fils de Paul Rose et réalisateur du long métrage documentaire Les Rose.
Le duo de journalistes, Dave Noël et Antoine Robitaille, accompagné d­es réalisateurs Flavie Payette-Renouf, petite-fille de Lise Payette, et Félix Rose, fils de Paul Rose et réalisateur du long métrage documentaire Les Rose.

L’énigme Mario Bachand

CHRONIQUE / J’aime beaucoup les documentaires de true crime (vrai crime), qui se multiplient sur les services de vidéo en ligne. Imaginez qu’on juxtapose à un meurtre non résolu l’histoire du FLQ, un possible règlement de comptes interne et même, un hypothétique complot de la GRC. Le dernier felquiste, dont les six épisodes sont disponibles sur le Club illico, contient tous ces ingrédients. Une œuvre aux multiples facettes qui a tout pour vous tenir en haleine, mais aussi un document historique extrêmement riche.

Tout part de Mario Bachand, felquiste retrouvé mort dans un appartement parisien, le 29 mars 1971, de deux balles dans la tête. Presque 50 ans plus tard, les journalistes Dave Noël, du Devoir, et Antoine Robitaille, du Journal de Montréal et du Journal de Québec, se fascinent toujours pour cette histoire, d’abord parce que le crime n’a jamais été élucidé. La police française a classé l’affaire et le meurtrier court peut-être toujours. L’assassinat aurait-il été commandé? Qui en voulait assez à cet homme pour vouloir le tuer?

Déjà, le personnage de Mario Bachand a de quoi fasciner. Énigmatique. Antisocial. Provocateur. Agressif, de ce qu’il en disait lui-même. Mais assez charmant. Des ennemis, il en avait plusieurs, au sein même du Front de libération du Québec, dont il s’autoproclamait le leader.

Comme dans tout bon true crime, les journalistes mènent leur enquête devant la caméra et identifient des suspects, les uns après les autres. En somme, ils refont le travail des enquêteurs de l’époque avec leurs yeux d’aujourd’hui, avec le peu de preuves qu’il leur reste. Et comme dans tout bon true crime aussi, chaque épisode se termine sur un punch, de sorte qu’on souhaite voir le suivant sans attendre.

Pour connaître Mario Bachand, il faut raconter la genèse du FLQ, celui de 1963, qui faisait sauter des bombes, tuant une dizaine de personnes, dans un Québec où les francophones voulaient s’affranchir de la domination anglophone. Parmi eux, des partisans du Rassemblement pour l’indépendance nationale, devenu à leurs yeux ce que Bachand qualifie de «club social».

L’une des portions les plus révélatrices provient d’extraits d’une entrevue radiophonique de Mario Bachand accordée à la grande journaliste Judith Jasmin. On y entend le felquiste confiant ses motivations, ses buts, on y cerne le militant aguerri malgré son jeune âge. La série nous amène à Cuba, où s’est exilé entre autres Jacques Lanctôt, Alger et bien sûr Paris, alors un refuge pour plusieurs indépendantistes québécois.

Robert Hudon, financier du FLQ en 1963 et 1964, est sans doute le plus cru d’entre tous les témoins, n’hésitant pas à exprimer ses envies meurtrières et racontant leurs actions de l’époque comme on relate le scénario d’un film d’action.

«C’était facile de faire des banques dans ce temps-là, pis on en faisait en estie!» raconte le personnage, qui ajoute plus tard : «Tuer quelqu’un, y’a rien de plus simple que ça.»

On s’étonne d’ailleurs devant le grand nombre d’anciens felquistes qui acceptent de raconter leur histoire à la caméra, presque avec fierté. La plupart ont fait de la prison, certains ont une mémoire sélective et il faut parfois lire entre les lignes de leurs récits.

Leurs témoignages contribuent néanmoins à la richesse de cette série, qui n’est pas complaisante. Rien de la violence des opérations felquistes ne nous est épargnée. On peut discuter des motivations révolutionnaires; on ne peut pas nier la barbarie parfois employée.

Presque tout un épisode est consacré à la possible implication de François Dorlot, un ami des Bachand, soupçonné à l’époque d’être un agent double pour la France, et qui deviendra l’époux de l’ancienne ministre péquiste Louise Beaudoin. Une histoire sur laquelle celle-ci ne veut absolument pas revenir et n’y être mêlée d’aucune façon.

Certains intervenants évoquent un possible complot de la Gendarmerie royale du Canada pour faire éliminer Bachand. Une hypothèse que l’ancien ministre fédéral Marc Lalonde qualifie aujourd’hui de ridicule et de farfelue, un point de vue avec lequel le journaliste Normand Lester est assez d’accord. La thèse du règlement de comptes interne semble plus crédible; on sent, dans plusieurs témoignages, que Bachand dérangeait, qu’il méprisait certains membres en particulier, qui auraient pu vouloir s’en débarrasser.

Le duo de journalistes a pu compter sur les réalisateurs Flavie Payette-Renouf, petite-fille de Lise Payette, et Félix Rose, fils de Paul Rose et réalisateur du long métrage documentaire Les Rose, sorti le mois dernier. Celui-ci a d’ailleurs réussi à faire parler Michèle Bachand, la sœur de Mario, qui raconte entre autres que son frère se croyait suivi peu de temps avant sa mort.

Au-delà du meurtre jamais élucidé d’un homme, Le dernier felquiste est le portrait d’une époque sombre de notre histoire. Pour quiconque n’était pas né à l’époque, l’existence d’un mouvement terroriste au Québec semble encore aujourd’hui presque irréelle. Sans doute ce qui en fait une page d’histoire aussi fascinante.