Les riverains du secteur du chemin du Fer-à-Cheval, à l’est de Gatineau, s’organisent du mieux qu’ils peuvent pour protéger leurs résidences d’une crue printanière aussi dévastatrice que celle de 2017.

Rage au coeur et résignation

CHRONIQUE / Sur le chemin du Fer-à-Cheval à Gatineau, les résidents se préparent à revivre les inondations de 2017… en pire. Certains avec la rage au cœur. D’autres, avec résignation.

Jeudi après-midi, la rivière était haute le long de l’étroit chemin où d’anciens chalets décrépits côtoient de grosses maisons cossues. Haute, mais sans donner l’impression d’être sur le point de déborder.

Je revenais tout juste d’un point de presse où le maire Maxime Pedneaud-Jobin avait été très clair. Non seulement la rivière s’apprête à sortir de son lit, les niveaux pourraient égaler, et même dépasser les inondations historiques de 2017.

La mauvaise nouvelle n’était pas encore parvenue aux oreilles de Pierre, un robuste gaillard de 72 ans accroché aux commandes de son gros tracteur sur le chemin du Fer-à-Cheval. Il donnait un coup de main à un voisin parti en voyage.

Comme d’autres riverains, il n’arrive pas à croire que c’est reparti comme en 2017. « Demande-nous si on est de bonne humeur ! » a-t-il lancé d’une voix rageuse, en prenant à témoin son ami Robert*.

« Le gouvernement du Québec nous a payé un nouveau solage après les inondations de 2017. Mais il n’est pas à l’épreuve de l’eau. Ils n’ont jamais voulu payer pour une fondation immunisée ! Alors je vais me faire inonder. Encore. Tu me demandes si je suis découragé? Ma femme en braillait. Moi aussi, ça me met sur la déprime. J’habite ici depuis 25 ans. Je voulais vendre. Mais ce ne sera plus vendable… »

Robert a opiné de la tête : « Je n’arrête pas de me dire : ça se peut pas, ça se peut pas, ça se peut pas… Je regarde l’eau de la rivière, et je trouve qu’elle n’est pas si haute. J’ai sorti des affaires de mon sous-sol, j’ai mis des sacs de sable pour protéger la fondation. Mais je ne me fais pas d’illusions, ce n’est pas étanche. En 2017, tous les systèmes dans mon sous-sol ont lâché. J’en ai eu pour 20 000 $ de dommages juste là. Deux ans après, j’attends encore le remboursement de certaines factures. »

Comme plusieurs de leurs voisins, les deux hommes sont allés s’approvisionner en sacs de sable au bout de la rue, mercredi après-midi. Pierre s’emporte : « Les gars de la Ville de Gatineau nous ont dit de les transporter nous-mêmes ! Des petits vieux comme nous autres ! Ils auraient pu nous aider, les sacs sont déjà sur le camion. » Il a fermé les yeux un instant : « Oh que je n’ai pas le goût de revivre ça… »

Un autre voisin, Richard Pion, s’est joint à la discussion. Lui aussi a beaucoup de mauvais souvenirs de 2017. Le plus poignant ? Quand les pompiers sont venus évacuer sa mère de 80 ans. L’eau montait, l’électricité était coupée. Mais elle ne voulait pas partir. Elle pleurait. « Je suis juste content qu’elle soit déménagée maintenant. Elle n’aura pas à revivre ça », a dit M. Pion.

Comme la plupart des sinistrés de 2017, M. Pion a connu toutes sortes de tracasseries pour obtenir un dédommagement de Québec. « Vous savez quoi ? a-t-il raconté à ses voisins. Ce matin, j’ai reçu un téléphone du ministère de la Sécurité publique. Je vais être dédommagé pour la réparation du système d’eau de ma maison de 2017. Le chèque est dans la malle ! Deux ans plus tard, tout est réglé. Le jour même où on apprend qu’on sera inondé de nouveau ! »

Richard Pion fait partie des résignés. « C’est plate à dire, mais on sait ce qui s’en vient. Et même si on n’a pas le goût de revivre ça, on sait comment s’y préparer. On est mieux organisés que la première fois. Je suis venu au monde ici. J’ai vécu les inondations de 1974 et de 2017. Je suis un gars de chasse. Je suis bien équipé avec ma génératrice. Je vais passer au travers. »

*prénom fictif