Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
À 101 ans, Claude G. Lalonde est devenu une sorte de légende locale à Hawkesbury, où il vit seul dans sa maison.
À 101 ans, Claude G. Lalonde est devenu une sorte de légende locale à Hawkesbury, où il vit seul dans sa maison.

Le vieil homme et la guerre

CHRONIQUE / «Ce jour-là, raconte le vieil homme, s’il avait fallu qu’une bombe tombe sur notre dépôt de munitions, l’explosion aurait fait des ravages à 20 miles à la ronde. Chose certaine, je ne serais plus ici pour vous en parler.»

Il n’en reste presque plus des gars comme Claude G. Lalonde. Des gars qui ont fait la Seconde Guerre mondiale et qui sont encore là pour la raconter de vive voix. Il était quelque part en Allemagne quand le régime nazi a capitulé en 1945. Il a survécu aux bombardements et aux féroces combats contre les troupes d’élite de Hitler après le débarquement de Normandie.

Et il est toujours là, à 101 ans bien sonnés. Un petit homme aux yeux vifs et aux bras tatoués. Une force de la nature qui vit seul dans sa maison de Hawkesbury. Jusqu’à l’an dernier, il détenait encore un permis de conduire valide. Il déambulait dans les rues de la municipalité où il est devenu une sorte de légende locale qu’on salue au passage.

Le vieil homme nous attendait dans sa cuisine décorée de voitures miniatures (des Chevrolet, a-t-il précisé). Sur les murs, des photos d’époque le montrent, jeune soldat à l’entraînement à Cornwall. Puis au camp Borden, où l’armée l’a formé pour conduire les lourds camions de l’intendance.

C’est dans l’intendance qu’il a fait la guerre. Lui et ses camarades approvisionnaient l’infanterie et les blindés en munitions, en pétrole, en nourriture… Il a passé des heures, le cul dans des lorries, à convoyer des obus, des jerrycans et des soldats. Il s’est battu en France, en Belgique, aux Pays-Bas, puis jusqu’au cœur de l’Allemagne.

Un job dangereux, souvent sous le feu de l’ennemi et des bombardiers allemands en maraude.

Le vieil homme nous raconte tout cela, attablé devant un copieux déjeuner que sa petite-fille Manon Ouellet et son conjoint Stéphane Hébert ont acheté au restaurant Carole où il a ses habitudes.

  Sur les murs de sa résidence, des photos montrent le vétéran Claude G. Lalonde alors qu’il était un jeune soldat.

Fasciné par ses histoires de guerre, Stéphane insiste : «M. Lalonde, racontez-nous la fois du bombardement…»

M. Lalonde beurre soigneusement sa toast avant de répondre.

Peu après le grand débarquement de juin 1944, l’unité de M. Lalonde s’est arrêtée pour la nuit dans la campagne de Normandie. Il a été réveillé par le rugissement des bombardiers ennemis qui survolaient le campement en rase-mottes, mitraillant et bombardant ce qui leur tombait sous le nez.

«Quand tu vois des avions ennemis, tu te caches», raconte M. Lalonde. Pendant que des frères d’armes tombaient à ses côtés, il s’inquiétait de la dump à munitions. C’est dans ce dépôt, situé à l’écart du campement, que les caisses de balles et les obus étaient entreposés. «S’il avait fallu qu’une bombe tombe là-dessus, je ne serais plus ici pour le raconter?!», laisse-t-il tomber.

C’est dans l’intendance que le vieil homme a participé à la Seconde Guerre mondiale. M. Lalonde était quelque part en Allemagne lors de la chute du régime nazi en 1945.

Il se lève, disparaît dans la maison silencieuse. Il revient avec un sac de toile qu’il déplie avec soin. Il en retire une fourchette, un couteau, une grosse cuiller… Des souvenirs de guerre qu’il a trouvés près du cadavre d’un soldat.

«Le soldat était là, dit M. Lalonde en pointant une extrémité de la cuisine. La souche, juste là. Et sur la souche, les ustensiles.»

Qui était ce soldat?

Mais M. Lalonde n’est plus avec nous. Il est auprès du soldat mort, 75 ans plus tôt. On voit bien à son visage troublé que le souvenir est douloureux.

Aviez-vous peur, M. Lalonde? demande Stéphane.

Le vieil homme revient à lui. La question l’a irrité.

«Si j’avais peur? Si quelqu’un pointe son fusil vers toi comme ça, dit-il en mimant le geste, tu n’aurais pas peur?

— Moi, je trouve que vous étiez brave, insiste Stéphane.

— Brave, pas brave, on avait peur. N’importe quel humain normal aurait peur en voyant un fusil pointé sur lui?»

Soudain, il paraît fatigué. Toutes ses questions l’ont épuisé. Peut-être préfère-t-il parler d’autres choses?

Le regard du vieil homme traverse la fenêtre. Il contemple le terrain qui descend en pente douce vers la rivière. Un ancien marais qu’il a nivelé lui-même, du temps où il était journalier pour la Sinclair Supply.

Il m’a dit toute sa fierté d’avoir nivelé son terrain. J’ai senti que, pour le vieil homme, il y avait plus important que d’avoir survécu à une guerre mondiale.