Une petite grenouille empêche le développement des grands champs derrière la Maison de la culture, à Gatineau.

Le coassement des grenouilles

CHRONIQUE / En lisant mon journal, jeudi matin, je ne donnais pas cher de la peau des rainettes qui coassent dans le secteur de la Cité à Gatineau. À supposer qu’il en reste quelques-unes !

Le maire et son administration, de même que le député provincial, se rangent derrière les promoteurs qui souhaitent développer les grands champs situés derrière la Maison de la culture. On voudrait y construire des milliers d’unités de logements et des commerces.

Et tant pis pour la rainette faux-grillon de l’Ouest, une espèce menacée, qui a eu la mauvaise idée de s’établir à cet endroit. Sa présence bloquerait depuis près de 30 ans les grandes ambitions des promoteurs du secteur. Pire, les petits amphibiens auraient fait augmenter de 600 000 $ la facture du futur Guertin, en construction pas très loin de leurs étangs…

Toutes les raisons semblent bonnes pour sacrifier les rainettes de la Cité. Le maire Maxime Pedneaud-Jobin invoque même des motifs environnementaux. En autorisant le développement du secteur de la Cité, fait-il valoir on évitera de l’étalement urbain. De toute manière, dit-on aussi, ces rainettes sont condamnées à plus ou moins long terme en plein centre-ville. Pour se donner bonne conscience, on parle de « compenser » la destruction de leurs étangs en en protégeant d’autres… ailleurs. Pourtant, le saccage d’un habitat de rainettes ne se « compense » pas.

Bref, entre cette minuscule grenouille empêcheuse de développer en rond, et des projets qui rapporteront des millions de taxes dans les coffres de la Ville de Gatineau, la cause semble entendue.

D’ailleurs, le ministère de l’Environnement a déjà émis un certificat autorisant le promoteur à détruire un milieu humide. Quant au ministère de la Faune, il est soumis à une intense pression politique pour émettre son avis. Tout ce processus se fait en coulisses, sans que le grand public soit mis dans le coup. Quant au gouvernement fédéral, responsable de la protection des espèces en péril, il demeure inexplicablement silencieux dans ce dossier. Il est pourtant intervenu d’urgence, au Québec, pour préserver des habitats menacés par des projets immobiliers.

Ce que j’en pense ?

Que les rainettes ont, comme toujours, le don de nous placer devant nos contradictions.

C’est facile de dénoncer l’exploitation de pétrole en Alberta, des centrales au charbon en Chine ou des îlots de plastique à la dérive dans les océans. Mais quand des enjeux aussi fondamentaux que le climat ou la biodiversité nous interpellent dans notre propre cour, le discours change. Voyez le maire Maxime Pedneaud-Jobin qui s’impatiente : « On ne peut pas avoir des enjeux de rainette à chaque fois qu’on a un projet », laisse-t-il tomber, souhaitant qu’on règle cette question une fois pour toute.

N’en déplaise au maire, on n’a pas fini d’entendre parler des grenouilles.

L’« enjeu des rainettes », comme il dit, c’est celui de la protection de la biodiversité. À l’échelle de la planète, on observe des taux d’extinction des espèces sauvages mille fois plus élevés que par le passé. On parle même d’une extinction de masse. La 6e depuis l’apparition de la vie sur terre, la première causée par l’activité humaine. L’hécatombe touche aussi le Canada… et Gatineau.

Pourtant, ces intenses pressions politiques pour tasser les grenouilles du chemin suggèrent que rien n’a changé. Que l’argent, comme toujours, parle plus fort que tout. Alors qu’il faudrait tendre l’oreille, plus que jamais, au coassement des grenouilles.