Patrick Duquette
Le Droit
Patrick Duquette
Justin Lachapelle, 24 ans, a passé 8 mois à l’hôpital de Gatineau l’an dernier.
Justin Lachapelle, 24 ans, a passé 8 mois à l’hôpital de Gatineau l’an dernier.

L’amour des gens

CHRONIQUE / Justin Lachapelle, 24 ans, a passé 8 mois à l’hôpital de Gatineau l’an dernier.

Pas comme employé: comme patient.

Et quand tu passes 8 mois de ta vie entre les murs beiges d’un hôpital, c’est que ça ne va pas bien.

Pas bien du tout.

Dans son cas, c’était la maladie de Crohn qui lui dévorait le côlon.

On lui a retiré le gros intestin. Mais il y a eu des complications.

La dernière fois qu’il a été admis aux soins intensifs, il avait 3 litres de sang en liberté dans son ventre.

Ses intestins fuyaient, quelque part…

Cette fois-là, il a eu peur.

Avant de perdre conscience, il s’est dit: pas sûr que je vais me réveiller cette fois-ci.

Mais il a fini par émerger de la grande noirceur.

C’était comme dans les films: il entendait des voix autour de lui, sans rien voir… ayant vaguement conscience qu’on lui retirait un gros tube de la gorge.

Je saute tout de suite à la conclusion: tout s’est bien terminé pour lui.

Neuf mois après sa sortie de l’hôpital, il mène une vie normale. À part une énorme cicatrice sur le ventre et l’obligation de vivre avec une stomie.

Oui, admet-il avec humour, vivre avec un sac accroché à la panse a exigé un certain travail d’acceptation de sa part…

«Mais comme l’a bien résumé mon médecin, ajoute-t-il, c’était ça ou mourir noyé dans mes selles. J’aime autant vivre!»

Bref, Justin Lachapelle a le coeur brisé ces jours-ci en lisant les nouvelles.

Bris de services aux soins intensifs de l’Hôpital de Gatineau, sit-in aux urgences, absences «inattendues», manque de personnel…

Il a l’impression d’assister à la chute libre de notre système de santé — à qui il doit la vie.

Sans compter que pour lui, toutes ces déprimantes manchettes ont un visage humain.

Ces infirmières qui se plaignent d’épuisement, il les a côtoyées pendant son long séjour à l’Hôpital de Gatineau. «Ça me fend le coeur quand j’entends des gens les pointer du doigt», dit-il.

«J’ai passé 8 mois avec ces gens-là, reprend-il. Ils font ce métier par amour des gens. C’est ce qui les pousse à se lever le matin pour aller travailler malgré des conditions de travail parfois inhumaines.»

Il a vu des infirmières pleurer, à bout de souffle, frustrées de devoir rester 12 heures de plus faute de personnel pour prendre la relève.

Il se souvient d’une infirmière en particulier qui accumulait des 12, 16 heures par jour aux soins intensifs.

«Son garçon, elle le voyait juste sur Facetime tellement il était impossible pour elle de passer du temps en famille», raconte Justin.

Il n’ose pas imaginer ce que le bris de service aux soins intensifs a pu représenté pour les patients qui en ont besoin. Il est passé par là, il sait de quoi il parle. Il a posté sur Facebook une photo des 7 machines qui le tenaient en vie…

«Sans elles je ne serais plus là. Quand tu comprends que le battement de ton coeur fonctionne grâce à ces appareils, c’est là que tu réalises à quel point tu es chanceux d’avoir des soins de qualité!», fait-il remarquer.

Le plus ironique?

La copine de Justin a décidé de s’inscrire à un cours… d’infirmière.

Malgré le système de santé qui prend l’eau, malgré ce qu’on entend sur les conditions de travail «inhumaines» des infirmières…

«Elle a pris soin de moi à l’hôpital et y a pris goût», m’explique Justin en riant.

Même que sa copine achève, ces jours-ci, son cours de préposé aux bénéficiaires.

En cas de seconde vague, elle serait prête à monter rapidement au front de la COVID.

Faut croire que Justin a raison. Dans le coeur des infirmières, l’amour des gens est plus fort que tout.